Une IA sensible et décoloniale est-elle possible ? 

Article publié le 27 octobre 2026

Temps de lecture : 8 minutes

Datura Nigra © Karin Gabon

À rebours de l’imaginaire productiviste – une IA plus forte, plus rapide, plus performante – nombre d’artistes explorent d’autres visions : formes d’intelligence relationnelles, décoloniales, sensibles. A quoi pourrait ressembler une IA alternative ?

L’avatar prend la forme d’une femme indo-afro descendante dont la peau ébène réfléchit la lumière. Datura Nigra est une IA développée par l’artiste guadeloupéenne Karine Gabon. Quand vous vous connectez (pour l’instant l’IA n’est pas disponible au public), elle vous regarde droit dans les yeux et déclame un texte en langue dite créole, décrit l’artiste. « Le regardeur est dans l’obligation de se taire et d’écouter tout comme nous faisions avec nos gadèdzafè et kimbwazè (devin-guérisseur). Nous sommes dans une position de respect vis-à-vis de l’ancêtre. » 

Datura Nigra – Karine Gabon

L’IA s’appuie sur une base de données qui introduit des savoirs ancestraux : des citations de penseurs de la négritude et de la décolonisation (Césaire, Fanon, Cheikh Anta Diop, Damas), des savoirs botaniques liés aux plantes, aux remèdes et aux rites de soin. Elle mobilise aussi des figures de contes mythiques antillais (comme Manman Dlo) et une mémoire de la résistance du « mawonaj » sous forme de métaphores liée à l’histoire de l’esclavage. 

« Qu’est-ce qui mérite d’être retenu ? »

Née dans le cadre d’une résidence consacrée à une IA caribéenne, initiée par l’artiste Henri Tauliaut, puis poursuivit lors d’une résidence à Rio de Janeiro, Datura Nigra est « une intelligence artificielle caribéenne située, qui laisse une place large à la pensée symbolique, présente l’artiste. L’IA est inhérente à notre mode de vie et va prendre une ampleur phénoménale. Il est important que les héritages transmis par nos ancestralités trouvent leur place dans cette nouvelle forme de « conscience »». Penser ces technologies hors du prisme occidental est une forme de « “mawonaj”, défend l’artiste, référence à la fuite des personnes mises en situation d’esclavage pour échapper aux esclavagistes. C’est une résistance à une certaine forme d’assimilation et de disparition des singularités. » Le nom de son œuvre, Datura Nigra, est elle-même une façon de renverser les perceptions occidentales. La datura est une plante sacrée en Inde, en Afrique et en Amérique du sud et est utilisée dans certains rites de guérison. Elle est aussi un poison historique utilisé dans la résistance du « mawonaj ». En occident, elle est baptisée « herbe du diable ». « Solliciter cette plante constitue un geste de renversement épistémologique : il s’agit de contester les catégories occidentales imposées et de laisser apparaître d’autres manières d’habiter le monde », défend l’artiste.

Once Upon a Garden © Linda Dounia.

C’est aussi dans les plantes et les savoirs et pratiques ancestraux qui leurs sont associés que l’artiste Linda Dounia puise son inspiration pour son œuvre Once Upon a Garden. L’artiste sénégalo-libanaise, qui s’intéresse aux implications philosophiques et environnementales du techno-capitalisme, utilise l’IA comme « une machine à remonter le temps », présente-elle sur son site. Par la technologie, elle assemble des espèces florales spéculatives à partir d’espèces éteintes ou en danger critique d’extinction que « nous n’avons pas pris la peine de conserver », dénonce l’artiste. En toile de fond, cette question : « Qu’est-ce qui mérite d’être retenu ? », interroge-t-elle.

Résister à l’extractivisme des données

Si, comme le définit Linda Dounia, l’IA est une machine à mémoire (« memory machine ») l’enjeu est donc de récolter des données moins accessibles, plus sensibles, humaines, vécues et parfois parcellaires. Dans son œuvre Cry to the Water, l’artiste et creativ technologist d’origine zimbabwéenne Chipo Mapondera s’inspire des réponses des Amazigh tunisiens aux enjeux climatiques et au manque d’eau. Dans un rituel immersif, elle interroge la justice climatique et les savoirs écologiques. Elle cherche aussi à bousculer nos expériences de l’IA. « Souvent, nous utilisons l’IA sur nos téléphones portables ou sur nos ordinateurs. C’est une expérience individuelle alors que nos cultures sont beaucoup plus collectives, riches visuellement, en musique et en mouvements », nous explique-t-elle. Elle imagine donc un espace cérémonial sous forme d’installation immersive dans lequel les visiteurs peuvent entrer à plusieurs.

Cry to the Water, Chipo Mapondera

Chipo Mapondera aborde la donnée de manière extensive : « notre architecture est un jeu de données, nos danses, nos musiques traditionnelles… ».  C’est avec cette approche qu’elle se rend en Tunisie pour sa résidence avec le festival de lumières Interference pour récolter les récits collectifs et les intégrer dans les systèmes IA : les chansons qui accompagnent les rituels, les mythologies qui les portent, les dieux et déesses invoquées, les souvenirs de sécheresse mais aussi des données scientifiques, comme la pluviométrie.

Pour récolter ces données, l’artiste organise des ateliers et s’adapte au contexte culturel. « Dans certaines régions de Djerba, et en particulier au sein des communautés de femmes que j’ai rencontrées dans le cadre de mes recherches, les normes culturelles peuvent être plus conservatrices, même par rapport à Tunis », relate l’artiste. Pour ces femmes, participer à un atelier officiel en dehors de leur cadre social habituel peut nécessiter l’accord de leur père, de leurs frères ou de leur mari. L’artiste part donc à leur rencontre, là où elles sont. « Chaque dimanche, les femmes se réunissent pour des pique-niques à la mosquée. Ma collaboratrice de recherche locale et moi-même nous joignions à elles pour discuter avec celles qui étaient disposées à partager avec nous leurs points de vue, leurs souvenirs et leurs délicieux plats !»  Une fois récoltées doivent être maniées avec la même sensibilité : comment respecter les savoirs confiés, s’assurer que ceux-ci ne subissent pas du même pillage ou extractivisme des modèles grand public que ces œuvres servent à contourner ? « Il est important de ne pas avoir un rôle de torpilleur, de voleur de données à travers le net, reconnaît Karine Gabon. Tous les éléments qui sont amenés dans cette IA relèvent de savoirs ancestraux et nous les intégrons de façon prudente et choisie. (…) il ne s’agit pas de faire une IA vulgarisée et utilisée de manière inappropriée. » Pour protéger ces savoirs, l’IA est hébergée sur des serveurs localisés, partagés avec des réseaux de collaborateur·ices choisis.  Chipo Mapondera aussi utilise des modèles localisés. « Aucune des données ne sont mises en ligne », assure-t-elle. Elle préfère également les modèles open source et réfléchit aux ressources nécessaires pour alimenter ces technologies. « Comment peut-on faire tourner des systèmes plus alignés sur les saisons – par exemple, mettre les systèmes en pause pendant les périodes de sécheresse ? », interroge-t-elle.

Déterminisme et moyennisation

Imaginer d’autres formes de modèles algorithmiques est d’autant plus important que ces outils de prédiction peuvent porter en eux un certain déterminisme, prévient le chercheur en économie et science des données Guillaume Chevillon et auteur de Algorithmes Queers. « Ces outils donnent un pouvoir : une fois qu’on a une prévision, nous avons le pouvoir de la réaliser ou de la combattre. » A l’appuie, il invoque le mythe odysséen d’Ulysse (utilisé au sein de la banque centrale, nous dit-il), qui, ayant reçu la prophétie de sirènes sur son chemin, s’attache à son mât pour ne pas succomber à leurs chants.

Pour se réapproprier ces prédictions et discours, Guillaume Chevillon invite dans son livre à perturber les technologies et « tenir tête aux algorithmes ». Pour cela, il imagine des modèles qui admettent et valorisent une marge d’erreur, du flou, du collectif, de l’incertitude voire de l’oubli. Une inversion de paradigme radical pour ces technologies pensées pour la productivité. « L’idée est d’avoir des algorithmes moins prescriptifs. C’est déjà le cas aujourd’hui : en ayant une interaction par le texte, on sait que la proposition du LLM est aléatoire, il propose un résultat qui lui semble le plus pertinent parmi le champ des possibles. Mais la réponse qui nous est fournie est une réponse moyenne, un agrégat.» Le LLM devient une sorte d’esperanto, image le chercheur, un message pour le plus grand nombre, mais qui s’appauvrit dans cette recherche de fédérateur. « Un cerveau universel n’est pas souhaitable », résume-t-il. Plutôt qu’une réponse définitive, et médiane, Guillaume Chevillon propose que les modèles nous prodiguent « un champ des possibles ». Une fourchette dans laquelle peuvent exister les nuances, et que vive la richesse de la diversité. 

Elsa Ferreira 

Elsa Ferreira

Journaliste depuis une dizaine d’années, Elsa est spécialisée en technologie et culture. Adepte des contre-cultures, elle observe et décrypte l’impact des technologies sur la société. Elle collabore régulièrement à des magazines tels que Makery, Pour l’Éco ou L’ADN.