Complotisme & numérique… quand les artistes décryptent le phénomène

Article publié le 10 septembre 2026

Temps de lecture : 10 minutes

Maxime Arnould - Passion 4 Fear

Souvent réduits à une forme d’irrationalité, quand ils ne sont pas résumés à une forme d’incrédulité, les discours conspirationnistes révèlent pourtant des mécanismes complexes. Ils participent d’une redéfinition de notre rapport intime au réel, dans un monde marqué par la multiplication des incertitudes. Le numérique ajoute aussi une nouvelle couche de complexité. Comment les artistes numériques observent-ils ce phénomène ? Rencontre avec chercheur·euses et artistes explorant ces imaginaires.

Dans Bugonia, le film de Yorgos Lanthimos sorti en 2025, deux jeunes hommes obsédés par les théories du complot kidnappent Emma Stone, une dirigeante de la tech, convaincus qu’elle est une extraterrestre venue anéantir la planète. Haletant dans son rythme comme dans sa mise en scène, le film n’échappe pourtant pas à un cliché tenace : celui de réduire les conspirationnistes à des figures irrationnelles ou pire, écervelées. Il faut dire que les représentations médiatiques de ces dernières années, souvent centrées sur les platistes, les adeptes du pizzagate ou les croyances autour des reptiliens, ont contribué à façonner une vision réductrice du phénomène. Par exemple, lorsqu’on l’observe de plus près, le complotisme est souvent abordé sous l’angle de la désinformation. Une approche que nuance Kenzo Nera, docteur en psychologie sociale et chercheur postdoctoral à l’Université libre de Bruxelles, spécialiste du complotisme : « La désinformation n’implique pas forcément le complot. Ce sont des champs de recherche assez indépendants. Sur la désinformation, on se concentre beaucoup sur la distinction entre le vrai et le faux. Sur le complotisme, on fait le pari de mettre de côté cette question, parce qu’on a rarement accès à la vérité ». Dans le cas du complotisme, ce sont donc les ressorts psychologiques qui sont analysés. 

Le complotisme peut ainsi être compris comme une grille de lecture alternative du monde. Il révèle une manière d’interpréter les événements et de donner du sens à ce qui nous entoure. Comme l’explique le chercheur : « On cherche à mettre en cohérence ce qu’on pense savoir du monde et le monde tel qu’il s’offre à nous, à travers les informations dont on dispose. Si on nourrit des suspicions, on va plus facilement se saisir des informations qui vont confirmer nos suspicions. » Cette approche invite alors à dépasser l’image du complotiste comme une figure extérieure ou marginale. Le terme de “théorie du complot” renvoie donc moins à un rapport à la vérité qu’à une manière de se positionner face aux institutions, aux récits dominants et aux rapports de pouvoir. 

« Le sujet complotiste est, malgré ses prétentions à la lucidité, un sujet passif : il se représente comme victime d’un plan qu’il ne fait que décoder, soumis à des forces qui le dépassent et contrôlent tout. L’horizon de son activité est la révélation, rendre public ce qui est caché, jamais la transformation, puisque la transformation supposerait qu’on peut agir sur un réel entièrement préorganisé par d’autres » écrit l’artiste Grégory Chatonsky dans un article intitulé Paranoïa-critique et rudiments artificiels. C’est pourquoi théorie de l’identité sociale apporte d’autres réponses : « Elle montre comment nous cherchons à construire une image positive de nous-mêmes. Les croyances peuvent participer à cette construction identitaire » explique Kenzo Nera. 

Le complotisme analysé par les artistes 

Dans l’histoire de l’art – le cinéma, la littérature ou les arts visuels – le complot constitue une trame narrative récurrente. Pourtant, les artistes qui choisissent d’analyser les mécaniques mêmes du conspirationnisme restent relativement rares. Peut-être parce qu’il faut d’abord dépasser certains pièges : observer le complot sans l’alimenter, déconstruire ses mécaniques sans reproduire ses logiques. Les théories du complot fonctionnent souvent par ramifications, se répondent et s’imbriquent les unes dans les autres comme le démontre avec brio la géniale cartographie des complots et de leurs filiations du collectif U2P050. Pour comprendre le phénomène, il faut donc s’intéresser à la manière dont ces récits se construisent, circulent et se transforment.

Capture d’écran de la carte interactive des complots – U2P050


C’est justement ce que proposait l’exposition Faux Positif , présentée en 2024 à l’Avant Galerie Vossen. Les visiteurs y devenaient les enquêteurs de complots imaginaires qui se propagaient dans l’espace d’exposition, naviguant entre les imprimantes et des coups de téléphone intempestifs. À la manière d’escape game, l’expérience fait écho aux pratiques conspirationnistes et à leur injonction récurrente : « faites vos propres recherches ». Aux murs, des diagrammes retracent des relations fantasmées entre différentes théories, tandis que des représentations visuelles générées artificiellement interrogent la fabrication des preuves. Au centre de l’espace, une installation transforme la galerie en open space d’enquête participatif, composé de plusieurs bureaux à activer.

Avec sa performance Passion 4 Fear, qui sera présentée en janvier 2027 à la biennale Chroniques, l’artiste Maxime Arnould explore aussi les ressorts du phénomène complotiste : « Enfant, j’ai regardé·x beaucoup de films complotistes que mon père me montrait, notamment autour du 11 septembre. J’ai été fasciné·x par ces mécanismes de récit, par leur capacité à communiquer une forme de violence et à produire de la peur. Puis le Covid a été un catalyseur du complotisme. J’ai conservé·x les images, les discussions. Depuis, je suis dans une cinquantaine de groupes. Je voulais comprendre ces mécanismes et ce qui s’y jouait » L’artiste pose alors une question incisive : « Est-ce que l’art, qui doit créer des fictions, peut démêler le complotisme qui crée lui-même des fictions ? » Une interrogation qui traverse toute la performance. « On a assisté à une multiplication des croyances complotistes dans un monde capitaliste qui s’effrite. On a tou·tes besoin de créer des fictions, c’est peut-être l’un des rôles essentiels de l’art. », poursuit Maxime Arnould. Concrètement, le public entre dans la salle et interagit avec l’artiste via un groupe Telegram. Puis commence une conférence performée où l’artiste projette des documents, diffuse, glitch et double des extraits vidéo et manipule différents objets. Une historiographie sensible du 11 septembre au Covid, jusqu’aux récits contemporains qui continuent de se former en ligne. « En dehors de la pièce, je propose aussi un échange sur Internet, où le public peut poser des questions. J’organise des lives Twitch. C’est nécessaire pour offrir un temps de débrief et ne pas laisser les spectateur·rices dans la stupeur. » 

Maxime Arnould – Passion 4 Fear

Les récits labyrinthiques du complotisme

Il existe une constante dans les récits complotistes : l’énergie déployée pour relier les indices, accumuler les preuves et construire des systèmes d’interprétation qui finissent parfois par se perdre dans leurs propres ramifications. Le temps consacré à démontrer ces thèses produit souvent des récits labyrinthiques, où chaque élément semble appeler une nouvelle hypothèse. Dans son livre The New Dark Age: Technology and the End of the Future, publié en 2018, l’artiste et chercheur James Bridle consacre un chapitre au phénomène des chemtrails, une croyance selon laquelle les avions diffuseraient intentionnellement des produits chimiques dans la haute atmosphère. Il écrit : « La théorie des chemtrails est complexe et protéiforme ; ses adeptes croient en des versions multiples d’une même idée. (…) Géo-ingénierie secrète, climatoscepticisme et nouvel ordre mondial se rejoignent dans le tourbillon de la désinformation en ligne, des vidéos amateurs, des affirmations et des réfutations, et d’une méfiance contagieuse. » Ces constructions narratives empruntent parfois des codes du New Age, de l’ésotérisme ou encore des formes contemporaines de l’hallucination visuelle. C’est notamment ce que met en lumière l’artiste Joey Holder dans son travail The Woosphere (2025), qui observe les imaginaires numériques et les croyances qui circulent en ligne.

Joey Holder – The Woosphere

L’artiste Karin Ferrari explore elle aussi les plateformes vidéo à la recherche de récits ésotériques et conspirationnistes. Dans ses vidéos DECODING The iPhone (2018) ou DECODING Lady Gaga (2022), elle analyse des représentations et des symboles historiques et contemporains comme autant de preuves potentielles d’une présence extraterrestre ou de secrets dissimulés, notamment autour de l’Antarctique. Ses vidéos fabriquent des chaînes causales vertigineuses à partir d’images d’archives et d’animations originales. D’un côté, ces scénarios de décodage extrêmement construits exercent une forme de fascination par leur précision apparente ; de l’autre, ils révèlent l’absurdité des mécanismes à l’œuvre, lorsque des associations improbables deviennent des preuves. La voix off, qui relie les images entre elles, finit ainsi par les déconstruire. L’artiste reprend ironiquement les codes d’une narration algorithmique pour mieux exposer les stratégies de fabrication de la crédibilité à l’ère d’Internet.

L’esthétique du complotisme 

Il est intéressant de constater qu’une esthétique globale se dégage du complotisme. Elle repose notamment sur un art du récit, une maîtrise du suspense et une grammaire narrative du retournement, souvent renforcée par le montage. L’émission Underscore d’Arte décrit bien ces mécanismes : « La façon de mettre en scène un secret extraordinaire caché aux yeux du monde, en utilisant des bobines différentes, de la Super 8 au 16 mm en passant par les formats numériques, chaque format réussit parfaitement à susciter le fantasme et l’imaginaire de l’époque qu’il convoque. » Comment ne pas voir dans cette analyse un écho à l’iconographie documentaire d’Adam Curtis, notamment dans HyperNormalisation, dont les montages d’archives et les associations d’idées sont souvent rapprochés de certains mécanismes conspirationnistes. L’idée de collage est justement au cœur même de l’esthétique complotiste. 

Les mèmes et les symboles jouent ainsi un rôle particulier par leur puissance évocatrice et leur capacité à créer des rapprochements d’idées, parfois de manière presque inconsciente. « La première fois, je suis tombé dans un réseau complotiste en scannant un QR code dans un abribus. Là, c’était un sticker de la Rose blanche, qui est un symbole de la résistance antifasciste allemande. Alors que cette communauté était en réalité anti-vaccin », témoigne Maxime Arnould. La circulation des symboles devient donc un élément central pour comprendre la mécanique des récits complotistes. Le travail Online Culture Wars du collectif disnovation.org, bien qu’il ne concerne pas explicitement le complotisme, propose une cartographie des détournements symboliques qu’on retrouve sur Reddit ou 4chan. Exemple avec le cas de Pepe la grenouille. Ce personnage de bande dessinée a d’abord été repris par de nombreux utilisateurs de mèmes. À l’origine, il incarnait une forme d’absurdité propre aux cultures numériques. Mais son usage s’est progressivement politisé. Le personnage a été récupéré pour exprimer des affiliations idéologiques, suprématistes et soutien à Donald Trump.

Disnovation.org – Online Culture Wars

L’effet multiplicateur du numérique

Le complotisme n’est évidemment pas une invention de l’ère numérique. Ses mécanismes existaient bien avant Internet. Pourtant, les environnements numériques transforment profondément la manière dont ces récits apparaissent, circulent et se renforcent. L’artiste belge Emmanuel Van der Auwera qui s’est intéressé à la théorie conspirationniste autour de la fusillade de Sandy Hook aux États-Unis propose un événement de basculement. Cette tuerie, qui a causé la mort de 26 personnes en 2012, n’aurait été qu’une mise en scène orchestrée par des opposants aux armes à feu selon certains groupes complotistes. « À mon sens, cet événement a fourni le “blueprint” des conspirations modernes et a présagé la post-vérité bien avant que celle-ci devienne une notion capable de définir notre époque », explique l’artiste. Sa performance Can You Make a Hurricane? (2026) explore ainsi la manière dont se construit un récit conspirationniste dans un monde post moderne, en mêlant dialogues authentiques, prises de vue réelles et images d’archives.

Emmanuel Van der Auwera – Can You Make a Hurricane ©LACROIX Sebastien RHOK

Il est vrai que le numérique a profondément redéfini notre rapport à l’information. James Bridle mentionnait dans son livre que « la paranoïa à l’ère de l’excès de connectivité engendre un cercle vicieux : l’incapacité à comprendre un monde complexe conduit à une demande toujours plus grande d’informations, ce qui ne fait qu’obscurcir davantage notre compréhension, révélant une complexité toujours plus grande qu’il faut expliquer par des théories du monde toujours plus byzantines. Plus d’informations ne produisent pas plus de clarté, mais plus de confusion. » Une analyse que prolonge le chercheur Kenzo Nera : « Les interactions sont fluidifiées : vous pouvez parler avec quelqu’un n’importe où dans le monde. Les communautés se forment plus facilement. Il existe une accessibilité nouvelle aux théories les plus “marginales”, crues par très peu de personnes. Pour la construction de récits complotistes, qui repose souvent sur la collection d’indices, la traçabilité de tous ces échanges facilite la fabrication de ce type d’histoire. » L’arrivée récente de l’intelligence artificielle ajoute une nouvelle couche de complexité. « Quand on ne veut pas croire une image, on peut dire que c’est de l’IA. Quand on veut croire une image, on est souvent moins regardant sur son origine. Cela peut créer une illusion de consensus », poursuit-il.

Grégory Chatonsky confirme cette analyse dans son article, « le modèle génératif devient un accélérateur de complotisme. Il densifie les clusters sémantiques existants, referme progressivement le champ des possibles sur un ensemble de plus en plus étroit et prévisible. C’est l’effet des algorithmes de recommandation : ils optimisent pour l’engagement, c’est-à-dire pour le maintien du sujet dans le circuit le plus court entre son désir et sa confirmation. Ce n’est pas une anomalie technique, c’est l’effet voulu. » Les bots en ligne participent également à cette impression d’une opinion collective, en renforçant nos biais de confirmation mais aussi en propageant de fausses informations comme dans Fake Fake (2020). La multiplication des interactions automatisées et la prolifération des contenus synthétiques nous amèneront-elles à faire preuve de plus d’esprit critique ? Peut-être pour Maxime Arnould. « Si 80 % des contenus web sont faux, peut-être qu’on passerait moins de temps sur le web à chercher des preuves de théories ».

Une remarque assez cocasse tant elle pourrait faire écho à la Dead Internet Theory, une théorie née sur des forums qui affirme qu’une grande partie d’Internet serait désormais composée de contenus automatisés et d’interactions artificielles. Cette hypothèse, aujourd’hui étudiée par des chercheur·euses qui s’intéressent aux algorithmes et aux effets de l’IA, était considérée il y a quelques années encore comme une théorie complotiste. Une fois n’est pas coutume, la fiction complotiste finira peut-être par devenir réalité. 

Adrien Cornelissen

Adrien Cornelissen

Depuis dix ans, Adrien Cornelissen analyse les frictions entre technologies, création contemporaine et industries culturelles et créatives. Journaliste et passeur d’idées, il collabore avec des médias comme Fisheye Immersive, XRMust, Nectart ou la Revue AS. Il coordonne et développe HACNUMedia, un média dédié aux mutations technologiques dans les arts et la culture. Conférencier dans des festivals ou dans l'enseignement supérieur, il accompagne également des structures des ICC et des artistes via son agence Bas·alt.