Solarpunk, ces imaginaires futuristes à l’antithèse de la dystopie
Article publié le 8 octobre 2026
Temps de lecture : 12 minutes
Article publié le 8 octobre 2026
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Si le devenir de l’humanité reste incertain, certains imaginaires s’ouvrent désormais à des futurs conciliables avec l’écologie, en se rassemblant sous une bannière informelle, celle du solarpunk. Une sorte d’antithèse de la vision dystopique du cyberpunk que les artistes des cultures numériques contribuent à enrichir de leurs réflexions. Présentation.
Le terme cyberpunk vous est sans doute familier, du fait de ses ramifications culturelles en lien avec la littérature ou le cinéma d’anticipation (Philip K. Dick ou Blade Runner), mais le courant artistique solarpunk vous parle peut-être moins. Il faut dire qu’au moment d’imaginer nos futurs possibles, les artistes ont souvent mobilisé comme posture face à la démesure technologique croissante et à l’apocalypse environnementale, une vision critique et dystopique des perspectives d’avenir. Un scénario peu réjouissant qui a appelé une génération plus récente de créateur·rices à proposer des « contre-scénarisations » guidées par une forme d’utopie positive, donnant à voir le monde autrement. Le courant solarpunk, anticipation d’un futur qui serait désormais plus conciliable avec l’écologie, était né.

Concerné par ces considérations environnementales, mais aussi éthiques et sociétales (la lutte contre les discriminations notamment), le courant solarpunk – dont la première mention remonterait à un post de 2008 intitulé « From Steampunk to Solarpunk », en référence à cet autre courant rétrofuturiste au curieux style Victorien appelé steampunk – est pourtant loin d’être une entité structurée, comme le précise Camilla Colombo de la plateforme de recherche et de curation belge OHME. « Le solarpunk est moins un réseau artistique constitué qu’un mouvement culturel et spéculatif qui imagine des futurs écologiquement harmonieux, portés par les communautés », précise-t-elle. « Il n’existe pas d’organisation centrale : c’est davantage un ensemble de pratiques, de valeurs et d’imaginaires partagés, qui se retrouve aussi bien dans la littérature que dans l’art, le design, l’activisme ou l’architecture. Des artistes et collectifs s’en réclament de façon plus ou moins formelle, souvent sans appartenir à une structure précise. » Concrètement, c’est surtout dans la littérature récente (Becky Chambers avec Histoire de Moine et de Robot, Nina Munteanu avec A Diary In The Age of Water) que l’on retrouve des références dédiées à ce courant artistique.
On en retrouve aussi plus récemment dans des jeux video comme Solarpunk ou, plus célèbre encore, Terra Nil.
Le « manifeste » solarpunk n’est de toute façon pas très vieux et a lui-même été rédigé de façon collective et itérative. Sa première version, anglophone et datant de 2014, publiée sur un blog, a été révisée plusieurs fois depuis, notamment par des auteur·es comme Adam Flynn. Il articule une vision du futur fondée sur la durabilité, la justice sociale, la décentralisation et une relation harmonieuse entre humains, technologies et nature. En témoignent les principaux sites qui relaient ses principes : Solarpunk Conference / Solarpunks Blog ; Permacomputing ; Collapse OS ; Low Tech Magazine ; Public Domain Books to Restart Computer Technologies. Comme l’illustre le manifeste en version française (Solarpunk – Un Manifeste Solarpunk ), la portée du solarpunk est donc autant philosophique qu’activiste. On peut ainsi y lire que « l’essence du solarpunk est une vision de l’avenir qui incarne le meilleur de ce que l’humanité peut accomplir : un monde post-pénurie, post-hiérarchie, post-capitalisme où l’humanité se considère comme une partie de la nature et où les énergies propres remplacent les combustibles fossiles », mais aussi que « le “punk” de solarpunk désigne la rébellion, la contre-culture, le post-capitalisme, le décolonialisme et l’enthousiasme. Il s’agit d’aller dans une autre direction que la conventionnelle, qui est de plus en plus alarmante. »
L’omniprésence des technologies numériques dans nos vies en fait un terrain de réflexion privilégié pour imaginer de nouvelles façons de penser l’avenir, notamment à la croisée des technologies et de la durabilité. Les cultures numériques apparaissent ainsi comme un terrain particulièrement fertile pour explorer les imaginaires et les pratiques du DIY solarpunk. Cette convergence entre enjeux écologiques et pratiques technologiques est à l’œuvre dans le travail de nombreux artistes, à l’instar de Juliette Bibasse et Joanie Lemercier, avec leur projet Solar Lab. On le constate également à travers le travail du Néerlandais Mark Ijzerman (Pays-Bas) qui donne voix au monde non-humain (biodiversité, systèmes aquatiques, organismes vivants) à travers des installations et des performances audiovisuelles nourries par du fieldwork rigoureux, des collaborations avec des biologistes, astronomes et écologues, et une pratique qui incarne parfaitement l’idéal solarpunk d’une technologie au service de l’écoute du vivant. L’artiste et designer londonienne Chaline Bang travaille quant à elle sur la réappropriation de technologies obsolètes (vieux smartphones, systèmes légers open source) afin de questionner les modèles économiques et politiques qui régissent notre rapport au numérique. Une approche à la fois très concrète et critique qui s’inscrit pleinement dans les thématiques de sobriété numérique du solarpunk.

La conférence-performance immersive Sleep For Earth (2026), créée par le metteur en scène Frédéric Deslias et sa compagnie Le Clair Obscur, peut être décrite comme « un projet global, un manifeste géopolitique ouvert et extensible », mais dont la trame de « mettre l’humanité en stase pour suspendre notre prédation des ressources » pourrait faire penser à une sorte de mix entre principe solarpunk et esprit cyberpunk. « Le solarpunk m’est familier, je baignais dedans depuis mes premiers Miyazaki sans vraiment le conscientiser », précise ainsi Frédéric Deslias. « Mais depuis quelque temps nous avons pris avec Le Clair Obscur un virage écologique urgent qui nous a beaucoup rapprochés du mouvement. Entre climate-fiction et protopies, le solarpunk n’est pas loin. Je suis d’ailleurs très familier des auteurs de La Volte (ndlr Alain Damasio, Norbert Merjagnan) et Sleep For Earth procède d’une proche collaboration avec l’autrice LI-CAM, qui propose avec son univers de l’Écoume un modèle de société résiliente tout à fait solarpunk. Sleep for Earth est donc bien raccord, bien que plus ambigu. » De facto, on sent qu’une direction générale se dessine dans l’art numérique à travers certains nouveaux filtres, comme la lenteur, l’usage de techniques qui ont su passer l’épreuve du temps ou sont davantage d’inspiration non-occidentales, comme en témoigne un ouvrage comme le Slow Technology Reader (A Tool For Shaping Different Structures) de l’autrice Carolyn F. Strauss, avec cette idée de trouver de nouveaux ressorts plus humains pour bâtir un nouveau développement technologique.

Pour soutenir cette tendance des arts numériques, un appel à projets intitulé Solar Futures a été lancé en janvier 2026. Il réunit quatre organisations culturelles travaillant à l’intersection des arts, des sciences et des technologies numériques : OHME (Bruxelles), Electroni[k] (Rennes), iii (La Haye) et LEV Festival (Gijón), en partenariat avec les universités ULB et VUB. « L’idée est née d’une conviction partagée entre les quatre partenaires : les artistes peuvent jouer un rôle actif dans l’imagination de futurs désirables, en dialogue avec la recherche scientifique et les enjeux contemporains », détaille Camilla Colombo. « Le solarpunk s’est imposé comme cadre conceptuel car il offre un espace à la fois idéologique et pratique pour interroger ces questions. » Dans le cadre de cet appel à projets, trois artistes ont donc été sélectionné·es parmi les 140 projets déposés, afin de créer respectivement une nouvelle œuvre dans un format spécifique lié à une thématique : une installation physique autour des énergies renouvelables et des ressources circulaires (Jin Lee) ; une expérience screen-based autour du permacomputing et de la sobriété numérique (David Lazar) ; une performance live autour de nouveaux imaginaires politiques et sociétaux (Carolin Schnurrer). « Ces trois formats et thématiques ne sont pas arbitraires », insiste Camilla Colombo. « Ils reflètent des façons très différentes d’imaginer et de représenter les futurs, via le matériel, le numérique et le collectif. »

Projet le plus avancé car devant être présenté le premier, en octobre 2026 au Maintenant Festival de Rennes, le Inference_Commons de l’artiste roumain David Lazar se veut ainsi une œuvre conceptuellement rigoureuse, qui établit des ponts entre les enjeux de gouvernance démocratique et les infrastructures numériques, tout en remontant au lointain passé tribal des premières peuplades humaines. « L’œuvre est une installation spéculative construite autour d’une seule question issue de mes recherches sur la puissance de calcul et sur la manière dont elle pourrait être gérée comme un bien commun : » Et si le calcul avait évolué moins comme un nuage et plus comme un feu de camp ? », explique David Lazar. « Plutôt que ce « nuage » abstrait et lointain appartenant à quelqu’un d’autre, ce qui m’intéresse, c’est le calcul comme quelque chose autour duquel on se rassemble, qu’on partage et qu’on négocie ensemble. » David Lazar est parvenu à cette idée en regardant l’histoire humaine et la gouvernance tribale originelle, où les gens se rassemblaient autour des feux pour raconter des histoires et délibérer. Dans son dispositif screen-based, les écrans prennent ainsi littéralement la forme d’un feu de camp, bas au sol, disposés en petit cercle autour duquel on peut s’asseoir ou se tenir avec d’autres personnes. Pour David Lazar, le solarpunk n’est donc pas juste un moodboard esthétique. C’est une façon de s’interroger sur le pouvoir à travers l’énergie, mais aussi le pouvoir politique. Qui contrôle les ressources techniques partagées, sous quelles limites, et comment ces infrastructures peuvent-elles être ré-imaginées pour qu’elles soient durables, situées et responsables envers les personnes qui en dépendent ?
La nature informelle, collective et prospective, encore très jeune du mouvement solarpunk crée parfois des difficultés pour les artistes à s’en revendiquer clairement.
David Lazar ne définit pas d’appartenance au mouvement solarpunk. Il s’estime « en accord avec l’éthique sans en avoir encore le style de vie complet ». Découvrir l’esthétique solarpunk, tout comme des pratiques susceptibles de s’y imbriquer – telles la low tech ou le permacomputing (lire l’article HACNUMedia) -lui a donné « un langage pour quelque chose vers quoi (il) dérivai(t) déjà : une tech à plus petite échelle, plus lente, plus responsable, qui se soucie vraiment de l’énergie, de l’écologie, et pour qui l’infrastructure est réellement conçue. » Comme en convient Camilla Colombo, « Il existe des quantités d’artistes et de praticien·nes dont le travail pourrait tout à fait être qualifié de solarpunk, mais qui n’ont jamais entendu ce mot et ne connaissent pas le mouvement ». En témoigne d’ailleurs ce recensement non exhaustif d’artistes numériques dont la démarche se rapprocherait du solarpunk. « Le solarpunk n’est pas un label fermé ni une « appellation contrôlée », et c’est d’ailleurs l’une de ses forces. » Pourtant, les frontières encore floues du solarpunk peuvent aussi avoir un effet négatif à terme. Si pour l’instant la philosophie solarpunk est plutôt issus de milieux underground, le terme pourrait aussi être récupéré. Le solarpunk pourrait ainsi devenir un nouveau terme à la mode, comme cela s’est produit pour son cousin dystopique du cyberpunk qui a fini par rassembler et prospérer sur tout ce que la science-fiction contait de storytelling négatif, et donc céder à une forme de récupération bienveillante, mais fondamentalement commerciale ? On peut se le demander en écoutant l’architecte Vincent Callebaut et sa vision qui soulève l’ambiguïté écologique et le manque d’adhésion citoyenne de certains pharaoniques, difficilement compatibles avec l’esprit solarpunk.
Si les ambitions du solarpunk semblent trouver leur pleine cohérence dans des projets de proximité, ses défis tiennent sans doute aussi à la capacité d’articuler initiatives citoyennes et technologies numériques, qui nous confrontent, elles, à un monde systémique et hyperconnecté.
Laurent Catala