Retour sur dix ans d’IA : comment les artistes perçoivent cette technologie ?

Article publié le 3 septembre 2026

Temps de lecture : 7 minutes

Atay Ilgun - Realiti

Une trentaine d’artistes précurseur·euses a été interrogée dans le cadre d’une étude menée par plusieurs laboratoires d’universités européennes. L’objectif : donner la parole à celles et ceux qui travaillent avec l’IA depuis près d’une décennie afin de comprendre comment leurs pratiques, leurs imaginaires et leurs positions éthiques ont évolué face à l’essor de l’IA générative. Entretien avec Téo Sanchez, chercheur à l’Université de Munich et co-auteur de l’étude.

Dans le domaine technologique, la perception du temps semble sans cesse accélérée. En l’espace de quelques mois, de nouveaux outils apparaissent, bouleversent les pratiques créatives. À tel point qu’il devient parfois difficile de se souvenir d’un monde sans IA générative. Pourtant, dans le champ artistique, l’intelligence artificielle ne date pas d’hier. Bien avant Gemini ou Nano Banana, des artistes exploraient déjà les réseaux de neurones, entraînant leurs propres modèles et détournaient les premiers systèmes d’IA. Leur regard offre aujourd’hui un recul précieux sur les trajectoires prises par ces technologies. C’est précisément l’ambition de l’étude Artists on a Decade of AI Evolution, portée par des chercheurs de la Ludwig Maximilian University de Munich, de la Hochschule München University of Applied Sciences, de la Sorbonne Université, de l’University of Nottingham et de l’University of the Arts London. « Nous voulions comprendre comment les artistes ayant travaillé avec ces technologies avant leur démocratisation ont vécu l’essor de l’IA générative grand public, les tensions éthiques qu’elle soulève et les transformations de leurs pratiques », explique Téo Sanchez. « L’idée était d’avoir une vision longitudinale sur dix ans. » Publiée dans le cadre de la conférence internationale CHI 2026 consacrée aux interactions humain-machine, l’étude repose sur une trentaine d’entretiens approfondis menés auprès d’artistes internationaux issus des nouveaux médias, arts visuels, du spectacle vivant, de la musique, du design ou encore de la poésie.

Téo Sanchez

Une étude qualitative auprès d’artistes précurseurs

Les chercheurs – Téo Sanchez, Mariya Dzhimova, Stacy Hsueh, Sarah Fdili Alaoui, Vaynee Sungeelee, et Baptiste Caramiaux, ont d’abord recensé plus de 120 artistes ayant intégré l’IA dans leur pratique avant 2020, soit bien avant l’arrivée des grands modèles de langage. « Il fallait aussi clarifier ce que l’on entend par IA », précise Téo Sanchez. « Dans l’étude, nous parlons principalement des pratiques liées au deep learning et aux réseaux neuronaux contemporains. »

Trente artistes ont finalement accepté de participer aux entretiens. Le panel mêle figures reconnues de la scène internationale et artistes plus confidentiels. On y retrouve notamment la poétesse et chercheuse Alison Parrish, la chorégraphe Mariel Pettee, les artistes visuels Vadim Epstein, Terence Broad ou Atay Ilgun. Côté français, l’étude mentionne également Hugo Caselles-Dupré, membre du collectif Obvious, remarqué au milieu des années 2010 pour la vente de Portrait d’Edmond de Belamy chez Christie’s en 2018. Loin d’un sondage aux questions standardisées, l’étude vise à comprendre les expériences, les contradictions et les trajectoires individuelles des artistes face à l’évolution rapide des outils.

Le tournant des années 2020

Les artistes interrogés confirment une hypothèse partagée par beaucoup d’observateur·rices de la tech : un basculement majeur se produit au début des années 2020. L’arrivée des modèles multimodaux marque une rupture décisive. « Après 2020 apparaît notamment CLIP, qui inaugure le guidage des images par le langage naturel », explique Téo Sanchez. « Avant les prompts, les artistes manipulaient surtout des paramètres abstraits ou intervenaient directement dans les architectures des modèles. » Puis arrivent ChatGPT, Stable Diffusion, Midjourney et une prolifération de modèles accessibles au grand public. Cette démocratisation transforme profondément les usages mais aussi le rapport esthétique des artistes à ces technologies.

Terence Broad – Teratome (2020)

Une partie des artistes interrogées évoque ainsi une forme de désillusion. Alors même que les discours des géants de la tech promettent une créativité démultipliée, plusieurs artistes décrivent au contraire une standardisation des formes visuelles. « Beaucoup considèrent que les grands modèles réduisent les possibilités esthétiques », résume le chercheur. « Les systèmes tendent vers des images photoréalistes et produisent des résultats de plus en plus prévisibles. » Les premiers GAN, malgré leurs imperfections, généraient des artefacts, des glitchs et des formes inattendues qui nourrissaient les expérimentations artistiques. Les modèles récents, eux, sont perçus comme plus fermés et moins malléables. « Avant, les artistes pouvaient entraîner leurs modèles localement, intervenir dans les couches neuronales, détourner les processus. Aujourd’hui, les modèles sont encapsulés dans des plateformes très verrouillées. » L’étude souligne également l’impact culturel de la circulation massive des images générées par IA. À mesure que ces images envahissent les réseaux sociaux, certains artistes observent l’émergence d’une esthétique IA devenue omniprésente, dont il est parfois difficile de s’affranchir pour explorer d’autres territoires visuels.

Entre désillusion et dilemmes éthiques

Sur le plan éthique, les positions divergent fortement. Plusieurs artistes interrogés dénoncent le caractère extractiviste des grands modèles d’IA, sur l’impact écologique comme sur l’impact social, puisque ces modèles sont entraînés sur des volumes massifs de données collectées sans consentement explicite. « Certains considèrent que ces modèles sont intrinsèquement problématiques d’un point de vue écologique et moral », explique Téo Sanchez. « Pour eux, la responsabilité incombe principalement aux entreprises qui conçoivent ces systèmes. » D’autres estiment au contraire que la responsabilité relève surtout de l’usage qui est fait des outils. Un troisième groupe assume les tensions éthiques soulevées par ces technologies, mais reconnaît que leurs possibilités créatives l’emportent souvent sur ces réserves.

Présentation de l’étude au CHI ’26

Ces tensions provoquent parfois un véritable désamour. Certains artistes disent aujourd’hui vouloir s’éloigner de l’IA générative. « Tout ce que cette technologie fait, je ne veux plus le faire », confiera l’un des participants cités dans l’étude à Téo Sanchez. À l’inverse, d’autres interviewé·es cherchent à réinvestir des technologies plus modestes et plus malléables, à l’image des Small Language Models (lire, Création et IA, des alternatives écologiques existent) ou d’anciens modèles comme DeepDream. Une manière de retrouver une relation plus artisanale et expérimentale à la machine. L’étude identifie ainsi trois grandes orientations parmi les artistes interrogés : l’abandon de l’IA et de sa course technologique, la poursuite de l’exploration des nouveaux outils, et l’approfondissement des pratiques existantes avec modèles déjà familiers et souvent anciens.

Une légitimité artistique fragilisée

Enfin, l’étude met en lumière une transformation profonde de la perception du public vis-à-vis de l’art généré avec l’IA. Le débat ne se résume plus à une opposition entre partisans et détracteurs de l’intelligence artificielle. Il touche désormais à la légitimité même des artistes. « Beaucoup évoquent une nouvelle injonction à devoir justifier leur démarche », note Téo Sanchez. « Il existe une suspicion de facilité. » Un paradoxe, alors même que ces pratiques reposent souvent sur des processus complexes, laborieux et hautement techniques. Plusieurs artistes expliquent devoir détailler leurs méthodes de travail afin de dissiper l’idée selon laquelle leur création se résumerait à quelques prompts.

Cette défiance pourrait annoncer l’un des grands enjeux des années à venir : la nécessité croissante d’expliciter les processus de création et de renforcer les dispositifs d’éducation artistique et culturelle autour des technologies numériques. Un défi d’autant plus important que ces politiques de médiation figurent aujourd’hui parmi les plus fragilisées par les restrictions budgétaires. 

Adrien Cornelissen

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Adrien Cornelissen

Depuis dix ans, Adrien Cornelissen analyse les frictions entre technologies, création contemporaine et industries culturelles et créatives. Journaliste et passeur d’idées, il collabore avec des médias comme Fisheye Immersive, XRMust, Nectart ou la Revue AS. Il coordonne et développe HACNUMedia, un média dédié aux mutations technologiques dans les arts et la culture. Conférencier dans des festivals ou dans l'enseignement supérieur, il accompagne également des structures des ICC et des artistes via son agence Bas·alt.