Art & Soin : le numérique qui relie ?

Article publié le 29 juin 2026

Temps de lecture : 14 minutes

LUXAUT - Capsule d'art - avec les résident de l'IME la frégate à Toulon - Photo Vincent Beaume

La recherche-création appliquée au secteur de la santé montre combien les collaborations entre artistes, chercheurs et professionnels du soin peuvent contribuer au mieux-être des individus et accompagner certains parcours thérapeutiques. De la bioluminescence à la réalité virtuelle, en passant par des expériences sonores, cet article présente plusieurs projets de recherche-création qui explorent de nouvelles manières de prendre soin.

Si le secteur de la santé mobilise depuis longtemps les technologies comme levier de progrès médical, il faut aussi reconnaître que le numérique produit des effets néfastes sur la santé psychologique et sur nos relations sociales. Il peut toutefois, dans certains contextes, contribuer à créer les conditions d’une attention renouvelée, d’une écoute partagée ou d’un processus de réparation. C’est dans ce cadre que des artistes collaborent avec des laboratoires, des médecins et des spécialistes des sciences humaines. Ensemble, ils interrogent les usages des technologies et les formes de soin qu’elles rendent possibles. Quelles sont les conditions de cette recherche-création appliquée au secteur de la santé ? Comment ces expériences artistiques accompagnent-elles les individus dans leur parcours de soin ? 

TRANSVISION – Gatean Parseihian & Lucien Gaudion

À la croisée des arts numériques et de la recherche médicale, la recherche-création apparaît comme une pratique parfois mal identifiée et relativement sous-exploitée dans le champ du soin. En préambule, il convient de préciser que si les bienfaits de la création artistique sont depuis longtemps mobilisés en art-thérapie, la nature de la recherche-création diffère nettement. « L’art thérapie engage de la co-création et les objets fabriqués sont résiduels d’un protocole ou processus qui vise au soin. La recherche-création produit de la connaissance sous différentes formes, dont celle d’œuvres d’art qui ont vocation à circuler dans les espaces professionnels correspondants », explique Lila Neutre, artiste, docteure en recherche-création et facilitatrice de la journée d’accélération de l’ICCARE-LAB « Prendre soin, penser, figurer et créer les expériences du care », organisée en octobre 2025 par le CIREC à Marseille. La journaliste et politologue Joelle Palmieri qui participait à cette journée précise d’emblée les enjeux : « Améliorer la qualité visuelle d’un environnement de soin relève souvent de l’instrumentalisation de la pratique artistique. La recherche-création s’envisage d’abord par la déhiérarchisation des savoirs entre artistes, scientifiques et publics. »

La recherche création appliquée au soin

Convaincue de l’intérêt de cette déhierarchisation, l’artiste-chercheuse Nadia Merad Coliac s’est ainsi intéressée aux effets de la bioluminescence sur les comportements humains. Elle a développé une installation artistique immersive et lumineuse, soutenue par la fondation Capsule d’art et le PEPR-ICCARE, intitulée LUXAUT, mêlant « design, architecture et sensibilité ». Cette œuvre s’adresse notamment à des publics présentant des troubles autistiques, épileptiques ou des pathologies psychiques. L’installation s’inspire de la bioluminescence de certaines espèces animales terrestres ou marines, « comme le poisson lune, le plancton ou les vers luisants ». Un parcours scénographique plongé dans une totale obscurité est éclairé avec des objets en verre contenant des liquides bioluminescents. Des sculptures sont disposées dans ce contenant de lumière vivante. Deux à trois personnes peuvent parcourir l’installation simultanément. « Nous accompagnons toujours l’entrée dans le dispositif par une mise en condition. Il y a un cheminement », explique l’artiste. Une fois cette phase passée, chacun est libre d’explorer l’espace à son rythme. « Puis vient un moment de relâchement, avec un grand silence. » Au-delà de la dimension esthétique, les chercheurs s’intéressent aux effets mesurables du dispositif, notamment à travers le taux de cortisol – indicateur physiologique du stress – la  fréquence cardiaque et l’analyse de mouvements.

LUXAUT – Capsule d’art – avec les résident de l’IME la frégate à Toulon – Photo Vincent Beaume

Une collaboration gagnante-gagnante

L’objectif dépasse donc le seul cadre artistique. Il s’agit aussi de produire des connaissances susceptibles d’être réinvesties dans des établissements de santé, voire dans d’autres secteurs comme l’industrie. Ces expérimentations à la croisée de l’art, de la recherche et du soin semblent progressivement gagner en légitimité dans les institutions de santé. Pour Patrick Sainton, ingénieur de recherche au CNRS et co-auteur du projet LUXAUT, cette évolution témoigne d’un changement de regard sur des approches longtemps considérées comme périphériques. « Dans les hôpitaux, on ne croit pas, on constate », résume-t-il. « La méditation, la musique ou la bioluminescence font désormais l’objet d’évaluations scientifiques. Nous ne sommes plus dans le registre de la croyance, mais dans celui de l’observation et de la mesure. » Une évolution qui contribue à ouvrir davantage les institutions hospitalières aux démarches de recherche-création. Également directeur du Centre de Réalité Virtuelle de la Méditerranée, Patrick Sainton souligne que ces travaux trouvent déjà des applications concrètes. Plusieurs protocoles ont ainsi été développés avec les hôpitaux marseillais afin d’accompagner la prise en charge de certaines pathologies ou troubles spécifiques. « Nous avons notamment mis en place des dispositifs pour traiter le vertige, l’agoraphobie ou encore l’aquaphobie », précise-t-il.

REESPIRATION – Samuel Blanchini

Les expériences artistiques et immersives apparaissent ainsi comme un terrain d’expérimentation privilégié pour explorer de nouvelles formes d’accompagnement thérapeutique. Collectif CREW fait figure de précurseur dans ce domaine. Entre 2020 et 2022, le collectif belge a développé le projet Soulhacker en partenariat avec des enseignant·es et étudiant·es du RITCS School of Arts. Ensemble, ils conçoivent des environnements virtuels immersifs dans lesquels neurologues et psychologues accompagnent des patient·es dans leur parcours thérapeutique. Le projet repose sur un principe central : placer les participant·es au cœur du dispositif afin qu’ils deviennent les principaux acteurs de leur propre processus de guérison. Autre exemple emblématique : RÉESPIRATION, une installation conçue par l’artiste-chercheur Samuel Bianchini en collaboration avec un groupe de commanditaires réunissant des membres et anciens membres du département R3S (« Respiration, Réanimation, Réadaptation respiratoire, Sommeil ») de l’Hôpital Pitié-Salpêtrière. Le projet mobilise une communauté pluridisciplinaire associant artistes, designers, médecins, roboticiens et spécialistes de l’interaction humain-machine. Au centre de l’installation, un objet animé se déforme lentement comme un organisme vivant, synchronisé avec la respiration de la personne placée face à lui. L’œuvre invite à une attention fine au souffle et à ses effets apaisants.

Collectif CREW – Soulhacker

Créer les conditions du mieux-être

Dans l’ensemble de ces projets, l’enjeu dépasse la production d’une œuvre artistique. Il s’agit de créer des conditions susceptibles d’agir sur le bien-être, les perceptions ou les comportements. C’est l’une des ambitions affichées par le projet LUXAUT. « La question est de savoir comment ces environnements peuvent contribuer au bien-être des personnes et, à terme, réduire le recours à certains traitements médicamenteux », souligne Nadia Merad Coliac.

Cette attention aux dimensions relationnelles et sensibles traverse également le travail de l’artiste marseillais Gaëtan Parseihian. Depuis plusieurs années, il développe une pratique à la croisée de la création sonore et du care. Ses installations, déployées dans l’espace urbain comme en milieu naturel, cherchent à renouveler le rapport au vivant par l’écoute. Avec ses Stations d’écoute suspendues, il invite notamment des publics en situation de handicap à éprouver autrement leurs sens et leur environnement grâce à des dispositifs de spatialisation sonore et des paysages organiques. Sa création la plus récente, Transvision, conçue avec Lucien Gaudion, prolonge cette recherche. L’œuvre prend la forme d’une expérience immersive fondée sur les vibrations, les fréquences et une lumière minimale, sans recours à l’image. Transvision fait aujourd’hui l’objet d’une résidence-recherche avec l’unité psychiatrique Solaris de l’AP-HM dans le cadre du programme Culture et Santé. L’objectif est d’explorer les liens entre cette expérience et les pratiques du soin, notamment en matière d’apaisement. « Nous allons étudier comment l’expérience vibratoire et musicale peut induire un état de détente profonde, une continuité du flux de conscience et une réduction des tensions corporelles ou psychiques chez les participant·es. Nous créons un espace de soin et de récit, où le langage artistique rejoint l’écoute clinique », explique Gaëtan Parseihian. 

Transvision – Gaëtan Parseihian & Lucien Gaudion

Le soin, un enjeu de société

Il est intéressant de noter que les pratiques méditatives ou les techniques de régulation émotionnelle, que l’on pourrait regrouper sous le terme de care, dépassent depuis quelques années le champ médical pour s’étendre à l’ensemble de la société. Le collectif Audio Placebo Plaza, explore ces liens entre technologies sonores et pratiques du soin. Leurs recherches s’appuient sur un constat : attentes, croyances et états mentaux influencent fortement les expériences corporelles et émotionnelles. À la manière d’une pharmacie imaginaire, le collectif propose des « prescriptions » sonores mêlant messages positifs, créations audio, fréquences dites thérapeutiques, sons binauraux ou ASMR. L’objectif n’est pas de se substituer aux traitements médicaux, mais d’interroger la manière dont certaines expériences sensorielles communautaires peuvent participer au bien-être et à l’autosuggestion positive. Cette démarche témoigne d’un déplacement plus large de la notion de soin vers des formes plus horizontales.

Cette évolution se retrouve dans la philosophie de lieux comme le 3 bis f, centre d’arts contemporains installé au sein du Centre hospitalier psychiatrique Montperrin, à Aix-en-Provence. « On propose aux artistes et aux habitants de venir au 3 bis f et d’être mêlés à des patients suivis en psychiatrie », explique sa directrice, Jasmine Lebert. « Notre philosophie est de faire ensemble et de déstigmatiser les personnes soignées ». Dans ce lieu, les artistes sont accueillis en résidence et ouvrent leurs ateliers à l’ensemble des publics. Le site a accueilli des artistes numériques comme Pierre Pauze et June Balthazard, Donatien Aubert ou à la fin 2026 Sacha Rey.

3 bis f © Jean-Christophe Lett

Le pharmakon numérique

Toutes les œuvres citées partagent une même conviction : alors que l’expérience immersive est souvent appréhendée à travers le prisme du dispositif, le soin se construit dans la relation et le faire ensemble. La question du soin renvoie ainsi à une réintroduction du collectif, une idée qui pourrait sembler paradoxale dans un environnement numérique souvent associé à l’individualisation des usages. « Le paradoxe, c’est que l’on crée des solutions à l’aide du numérique, alors même que les technologies participent à créer des pathologies de dépendance ou d’isolement », souligne Jasmine Lebert. Le philosophe Bernard Stiegler évoquait cette ambivalence à travers la notion de pharmakon : le numérique à la fois remède et poison. En imaginant des expériences artistiques comme un espace d’écoute et d’attention, ces artistes contribuent, à leur manière, à faire pencher la balance du côté du remède.

Adrien Cornelissen

AGENDA : Journée d’accélération PEPR ICCARE « Durabilité artistique : penser, créer et vivre sa santé » 08.09.2026

Cet article est publié dans le cadre d’un partenariat avec le programme national de recherche Industries Culturelles et Créatives (PEPR ICCARE). HACNUMedia en assure la rédaction en toute indépendance

Adrien Cornelissen

Depuis dix ans, Adrien Cornelissen analyse les frictions entre technologies, création contemporaine et industries culturelles et créatives. Journaliste et passeur d’idées, il collabore avec des médias comme Fisheye Immersive, XRMust, Nectart ou la Revue AS. Il coordonne et développe HACNUMedia, un média dédié aux mutations technologiques dans les arts et la culture. Conférencier dans des festivals ou dans l'enseignement supérieur, il accompagne également des structures des ICC et des artistes via son agence Bas·alt.