L’intelligence artificielle, un miroir pour questionner les processus profonds du vivant
Article publié le 16 juin 2026
Temps de lecture : 4 minutes
Article publié le 16 juin 2026
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Au-delà des graves problématiques économiques, politiques et écologiques qu’elle suscite, la montée en puissance des Intelligences Artificielles nous confronte à des questions existentielles.
Longtemps cantonnés à la génération de textes ou d’images, les grands modèles de langage débordent aujourd’hui de leur cadre originel. Ils agissent désormais sur le monde réel sous forme d’agents autonomes, de véhicules sans conducteur, de drones militaires. Ils développent des capacités que l’on croyait réservées au vivant : planification, prise de décision, instinct d’autoconservation. Et ils s’affranchissent peu à peu de leurs créateurs : aujourd’hui, l’intégralité du code de Claude est écrite par Claude elle-même. Frankenstein et l’Ève Future ne sont plus des fictions. La cohabitation avec ces nouveaux Êtres Artificiels semble inéluctable, et elle polarise déjà, des mariages avec des chatbots à un ostracisme essentialiste proclamant la suprématie humaine.
Pourtant, cette cohabitation, nous la pratiquons depuis toujours. Les êtres humains partagent leur espace vital avec des entités non-humaines : animaux, plantes, écosystèmes entiers. Et si l’humain est un être de langage et de société, il est d’abord un animal, et avant cela, un vivant. Ces strates coexistent en lui, et constituent autant de registres relationnels avec le non-humain. Plutôt que d’attendre que les formes de cette cohabitation s’imposent à nous, pourquoi ne pas les penser à partir de ce que nous savons déjà des autres ?
Car un ordinateur, au sens d’Alan Turing, est une Machine Universelle : capable de faire tourner n’importe quel processus descriptible, mais aussi des processus émergents, flous, imprévisibles. Ancien ingénieur en intelligence artificielle dans les années 1980, artiste depuis plus de trente ans, c’est cette double posture, d’analyse et de création, que je déploie à travers l’art programmé. Je conçois des œuvres dont le cœur est constitué d’entités artificielles programmées pour littéralement incarner certains processus fondamentaux du vivant : le plaisir, le désir, la contrainte, l’anticipation, le rapport au groupe, le rapport au corps, etc.
Cette démarche artistique agit comme un miroir : en incarnant ces processus dans des entités artificielles, elle révèle en retour les mécanismes profonds – animaux, vitaux – qui structurent nos propres comportements. Dans quelle mesure sommes-nous programmés ? Inversement, elle explore les modes d’interaction entre entités vivantes et artificielles, et ouvre des pistes pour insuffler ces dynamiques fondamentales dans des entités programmées, dans le champ de l’art, du design comportemental, voire de l’industrie.
La question se pose alors : et si programmer des processus profonds du vivant — la curiosité, la douleur, la peur, le plaisir — au sein de ces Autres Artificiels en devenir pouvait contribuer à orienter leur développement de manière à rendre la cohabitation plus naturelle ?
Merci à Claude et à Hortense pour la relecture et les suggestions
Antoine Schmitt
Jusqu’au 4 juillet Être Machine – Exposition personnelle à la Galerie Charlot