Novembre Numérique : ce que nous apprennent les 10 dernières éditions sur l’évolution des cultures numériques…
Article publié le 5 novembre 2026
Temps de lecture : 7 minutes
Article publié le 5 novembre 2026
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Manifestation décentralisée, protéiforme et tournée vers les cultures numériques, Novembre Numérique fête cette année sa dixième édition. Un anniversaire qui permet de retracer l’évolution de la création en environnement numérique et la structuration des écosystèmes à l’international. Retour sur une décennie de mutations.
À travers le réseau culturel français à l’étranger, qui est présent dans plus de 140 pays à travers le monde, l’Institut français fait la part belle à la création numérique. C’est tout particulièrement vrai avec son temps fort, Novembre Numérique qui fête sa dixième édition en 2026. Chaque année, plusieurs dizaines de programmations portées par les établissements du réseau culturel à travers le monde sont dédiées à la création et aux cultures numériques. Ancienne directrice du département numérique et actuelle directrice de la mobilité et des manifestations internationales, Agnès Alfandari a porté la création de ce dispositif en 2017 après avoir fait le constat que la création numérique n’avait pas d’”agence d’état” pour aider à son internationalisation, tel le CNC pour le cinéma ou le CNL pour le livre. « Cela est toujours vrai aujourd’hui », plaide-t-elle. « C’est un secteur qui reste encore à la marge dans un certain sens, avec des besoins des professionnels qui demandent à être identifiés. » Si la structuration de la création en environnement numérique demeure tout de même beaucoup plus avancée qu’il y a 10 ans, les éditions passées de Novembre Numérique permettent justement de prendre la mesure du chemin parcouru.

À l’origine, Novembre Numérique avait pour ambition de soutenir la naissance d’une filière. Le double objectif était donc d’aider les professionnels du secteur à s’exporter, mais aussi de familiariser l’ensemble du réseau culturel français à l’étranger à l’accompagnement de ses acteurs. « Dès le départ, nous avons imaginé plusieurs volets dans la manifestation », se souvient-elle. « Des volets de diffusion, mais aussi des ateliers de découverte des outils numériques. Pour cela, nous avons essayé de faciliter la programmation en faisant des suggestions d’offres aux établissement du réseau culturel, en ayant une logique de catalogue référençant ce qui pouvait facilement voyager, être montré. Nous nous sommes employés à identifier des contenus, des formats pour partager à nos collègues la richesse de ce secteur. »

Le tout était alors de s’adapter aux spécificités des pays et des publics ; mais également des infrastructures. « Une question très basique à l’époque était de savoir par exemple s’il y avait un réseau Wifi » En travaillant dans le monde entier, la question de l’adaptation de l’offre était donc essentielle. Parmi les applications concrètes, l’Institut français propose ainsi une mallette de diffusion de contenus VR incluant spot wifi intégré, casques et autres outils. Cette optique de diffusion globale se matérialise également par des expositions numériques pensées de manière adaptable. « Les Institut français, les Alliances Françaises et leurs partenaires n’ont pas tous un espace d’exposition de 100m2. Nous avons donc fait en sorte que les expositions puissent fonctionner chez ceux qui avaient juste une petite salle dans une médiathèque », détaille-t-elle. Les enjeux de diffusion de la création immersive ont, de ce point de vue, assez peu évolués puisque la standardisation et l’autonomie technique sont largement débattues au cœur des filières de l’immersif (lire Faut-il repenser la diffusion à l’heure de la XR ?).
Comme le rappelle Agnès Alfandari en évoquant que « la force du numérique, c’est que l’on intervient sur des objets du quotidien des gens, leur téléphone, leur ordinateur, leur console (…) », c’est donc un magnifique outil de démocratisation pour les plus jeunes. La création numérique était donc naturellement appelée à se développer. Le succès de Novembre Numérique est donc allé de paire, d’abord dans les pays où la création numérique était déjà dynamique (Taïwan, États-Unis, Canada), puis rapidement dans d’autres pays, parfois inattendus comme Madagascar, où l’Institut français local a été l’un des premiers à organiser un Novembre Numérique et où, en un week-end, les chiffres de fréquentation de l’établissement ont explosé.

Encouragé par de tels succès, le nombre d’établissements du réseau organisateurs de Novembre Numérique est passé de 28 pays et 35 villes en 2017 à 70 pays et 160 villes en 2025. « Ces chiffres traduisent la montée en puissance d’un dispositif qui est progressivement devenu un rendez-vous identifié du réseau culturel français à l’étranger », se félicite Hannah Bellicha, responsable du pôle création numérique de l’Institut français. « Au-delà des chiffres, nous observons également une évolution qualitative : les projets déployés sont désormais plus structurés, davantage ancrés dans les écosystèmes locaux et portés par des partenariats stratégiques avec des acteurs culturels, universitaires, éducatifs ou économiques. » La Corée du Sud illustre bien cette dynamique collective : « Plusieurs partenaires majeurs de l’écosystème culturel coréen comme le Bucheon International Festival, l’Incheon Art Platform ou le National Asian Culture Center participent à Novembre Numérique. » Cet intérêt croissant s’illustre aussi par le succès de l’appel à projets à destination des établissements du réseau. En 2025, il a ainsi enregistré une hausse de 30 % du nombre de candidatures et de 49 % des soutiens demandés. Avec un autre enseignement essentiel, « la réussite du dispositif repose moins sur une logique de croissance à tout prix que sur sa capacité à accompagner les réalités très diverses du réseau culturel français à l’étranger et à inscrire des partenariats dans la durée », comme l’indique Hannah Bellicha.
Certains indicateurs montrent la part grandissante de certaines technologies sur les dernières éditions, comme l’IA en 2025. « La place accordée à l’IA en 2025 ne relève pas d’une orientation imposée aux postes, mais plutôt d’une suggestion issue d’un travail de veille et d’identification des grands enjeux qui traversent les secteurs de la création numérique », précise Hannah Bellicha. Depuis 2017, on observe également une diversification progressive des formats présentés – jeu vidéo, spectacle vivant augmenté ou encore performances audiovisuelles – avec une convergence vers des expériences immersives. « Elles occupent désormais une place importante dans les programmations. La maturité des productions XR, leur diffusion à l’international et l’existence d’outils de programmation mutualisés ont favorisé leur présence dans le réseau », note Hannah Bellicha. Ont-elles remplacé les dispositifs interactifs ou les installations participatives en tête de proue de la création numérique, il y a peu encore ? « Ces formats restent toujours très pertinents pour organiser des temps de médiation et pour toucher de larges publics, notamment les publics jeunes et scolaires, dans des contextes très variés. »

L’évolution des cultures numériques se mesure aussi à leur capacité à interroger des sujets de société actuels comme en témoigne la thématique “Entre les lignes” proposée en 2026 qui esquisse quatre scénarios questionnant la fabrique de futurs alternatifs (ndlr : la sélection a été conçu par HACNUMedia). Au Costa Rica, l’Alliance Française de San José participe depuis longtemps déjà à Novembre Numérique et propose depuis 2022 des programmations thématisées. En 2022, Les Pieds Sur Terre interrogeait les liens entre nature et technologie. En 2024 une programmation intitulée Habiter et Cohabiter reliant la ville, l’océan, l’espace, le jeu et le corps. En 2026, le programme Demain Tout Est Possible propose cette fois spectacle immersif, activités autour du jeu vidéo, et exposition accompagnée d’ateliers IA avec notamment l’artiste Anne Horel. « Cette approche contribue à l’émergence de nouvelles collaborations, en renforçant les compétences locales » précise Silvia Diaz, responsable des activités culturelles à l’Alliance française.
Touchée par une situation politique instable, la République Démocratique du Congo est pourtant l’une des antennes les plus dynamiques de Novembre Numérique, avec là encore une action menée vers les publics sur les deux sites de Kinshasa et Lubumbashi. « Pour une partie de notre public, l’exposition ESCAPE – Générations numériques présentée en 2025 était la première exposition entièrement consacrée à la création numérique qu’il découvrait, avec des projections, des casques VR, des expériences sonores et visuelles et des œuvres avec lesquelles il était possible d’interagir », mentionne la coordinatrice culturelle, Maëlys Loriot. À Kinshasa, l’exposition a ainsi accueilli environ 1 250 visiteurs et participe des enjeux de démocratisation du numérique. Le succès conjoint du mapping participatif Let’s Draw de Maxime Touroute a été lui aussi révélateur de cet intérêt. « Le public est resté jusque tard pour dessiner et voir ses créations projetées en direct. La réalité virtuelle a également été une vraie découverte et a très bien fonctionné. Cela nous a donné envie de ne pas limiter ces expériences au seul mois de novembre. » Des rendez-vous VR sont dorénavant régulièrement programmés. « C’est un format qui attire notamment un public plus jeune, qui ne serait pas forcément venu spontanément pour une exposition classique ».
Les artistes français, dont certains sont très régulièrement programmés d’une année à l’autre ou enchaînent parfois deux programmations sur deux pays différents durant la même édition de Novembre Numérique, sont aux premières loges pour témoigner de l’évolution de la création numérique à travers l’apparition d’un nouveau type de réseau international structurant porté par les Instituts français et les Alliances Françaises. À titre d’exemple, notons que la Villa Albertine a imaginé Nocturne immersion, une programmation visant à structurer un réseau de partenaires engagés pour le spectacle vivant numérique comme le Lincoln Center, Onassis ONX, Théâtre National de Chaillot ou Les Gémeaux – scène nationale.

La mise en place de partenariats avec des structures locales, parfois même privées, peut se révéler payante pour eux. Le travail conjoint de l’Alliance française de Bangkok et de la Société immobilière thaïlandaise One Bangkok, autour du projet Fortune Teller, mêlant illustration et parcours en réalité augmentée, de Julie Stephen Chheng a permis à l’artiste d’avoir à sa disposition le très vaste espace d’exposition de l’entreprise. « C’est cela qui m’a permis de développer une installation de grande envergure, avec des ateliers, des projections, de la réalité augmentée », reconnaît-elle. Les artistes ont aussi le sentiment que cette structuration très forte d’un réseau croisant la multiplicité de l’international et du local, grâce à la variété des publics et des intentions, est une véritable aubaine créative à l’arrivée. Spécialiste du détournement des jeux vidéos et par ailleurs curateur de l’exposition Escape, Antonin Fourneau a présenté son concept d’Eniarof – un joyeux hacking de fête foraine – au Costa Rica et au Mexique en 2021, avant de le reconduire à Kinshasa en RDC et au Maroc pour l’édition 2026. « Chaque étape est une nouvelle façon de brainstormer », insiste-t-il, « Il est toujours difficile de dire à l’avance ce qui va aboutir car ça dépendra des participant·es et de ce sur quoi on va travailler ».
Pour Antoine Schmitt – dont les spectacles audiovisuels Myselves er Cascades sont à nouveau programmés en RDC et au Pérou pour Novembre Numérique 2026 – une telle manifestation est même une source d’inspiration objective pour un créateur numérique. « Nous inviter à jouer devant des publics d’une culture éloignée de la nôtre, et en général dans des contextes où l’on peut nous aussi assister à des spectacles locaux, permet de nouer des rencontres humaines et artistiques remarquables », plaide-t-il. « Ces échanges, mais aussi les réactions du public, nourrissent ensuite nos créations futures ». Une forme de synergie qui rejoint bien l’idée exprimée par Hannah Bellicha d’une création numérique vue désormais comme « un véritable levier de dialogue culturel international ».
Laurent Catala
Cet article est publié dans le cadre d’un partenariat avec l’Institut français. HACNUMedia en assure la rédaction en toute indépendance.