Les conférences performées… nouveau format, nouvelles opportunités ?
Article publié le 5 octobre 2026
Temps de lecture : 12 minutes
Article publié le 5 octobre 2026
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À l’antithèse des formes spectaculaires, certaines créations privilégient des dispositifs légers en se basant sur la prise de parole et le partage de connaissances. Mi-conférence, mi-performance, elles sont programmées dans une diversité de lieux et illustrent l’émergence de nouvelles médiations. Analyse de cette tendance à travers des témoignages d’artistes numériques.
Et si nous apprenions à parler Alien pour ouvrir nos imaginaires du futur ? Cette question est au cœur de Misunderstandings (2025), la conférence performée de Rocio Berenguer. Pendant près de cinquante minutes, la metteuse en scène développe une réflexion sur le rôle de l’IA et notre capacité à imaginer d’autres possibles. Pour nourrir son propos, elle articule concepts théoriques, contenus multimédias et mise en scène, faisant de sa conférence un objet à la fois discursif et performatif.
Citons par exemple, Le Clair Obscur, dirigé par Frédéric Deslias, qui s’en saisit pour introduire Sleep For Earth (2025-2027). Cette conférence présente un programme fictif de l’ONU qui offre à l’humanité la possibilité de mettre en pause sa consommation et de soulager les limites planétaires. Une speaker présente une solution radicale qui consiste à dormir pendant les deux prochains siècles. C’est à ce moment que débute l’expérience immersive. Dans un registre différent, Maxime Arnould mobilise aussi les mécanismes de la conférence avec Passion 4 Fear (2026). Pendant une heure, iel explore les mécanismes du complotisme en déployant des vidéos et en manipulant des objets sur scène (lire l’article HACNUMedia). Autre exemple avec le chorégraphe Jean-Marc Matos dont la prochaine création, Les étoiles sont toujours là (2027), proposera une conférence performée rassemblant des spectateurs, un robot et une intelligence artificielle. Enfin, que dire de Morgane Baffier, qui s’attache à rendre accessibles les cultures numériques à travers une dizaine de performances d’une vingtaine de minutes. Avec sa conférence A(M)I (2024), elle interroge par exemple, les relations que nous entretenons avec l’intelligence artificielle générative, et tout spécifiquement le phénomène des AI Girlfriends.

Toutes ces créations diffèrent sur le fond, mais convergent vers une même logique : un seul-en-scène, une narration qui articule des théories scientifiques et des témoignages subjectifs, ainsi que le recours à des contenus multimédias pour dynamiser le tout. La chercheuse Patricia Milder, dans son article Teaching as Art: The Contemporary Lecture-Performance (2011) remonte le phénomène des conférences performées aux années 2000 en évoquant des artistes comme Andrea Fraser ou William Kentridge s’étant essayés à l’exercice. Depuis les appellations varient, qu’il s’agisse de conférence performée ou de son anglicisme la lecture-performance, de conférence théâtrale, de conférence gesticulée ou même de conférence spectaculaire, ces terminologies faisant surtout écho aux milieux dont elles sont issues. Cependant, il apparaît clairement que les conférences performées ont le vent en poupe (comme le mentionnait cet article du Monde paru en 2024). Une tendance qu’on retrouve aussi dans le secteur des cultures numériques. Du point de vue de la création, de la diffusion et de la médiation, qu’est-ce que change réellement ce format ?
Tout d’abord la conférence performée repose souvent sur un seul-en-scène relativement dépouillé d’éléments scénographiques et de machinerie, ce qui permet, de fait, de réduire l’équipe artistique et technique. Cette économie de moyens est tantôt subie, tantôt revendiquée. “Je n’ai pas de stockage, pas de studio, je travaille seule. C’est une forme d’autonomie complète. C’est la réalité de beaucoup de jeunes diplômées” confie Morgane Baffier qui souhaiterait aujourd’hui davantage se tourner vers des projets réunissant une large équipe. Rocio Berenguer assume, au contraire, pleinement son choix. “J’adore la scénographie, les lumières, le jeu d’acteur mais pour Misunderstandings, j’avais envie de revenir à une forme de création plus légère, plus économe où j’avais la maîtrise de tous les aspects de la création.” Si elle a tout de même travaillé avec des artistes sur les contenus multimédias, la 3D ou le son, le seul-en-scène, redonne une autonomie matérielle et temporelle lors du processus artistique et de la représentation.
Cette légèreté apparente du dispositif reste toutefois à nuancer. Le metteur en scène et performeur Adelin Schweitzer, qui développe actuellement DISNOV_XR_2000 (2027), une conférence performée où une comédienne équipée d’un casque de réalité mixte incarne une conférencière de la Silicon Valley dont la démonstration immersive tourne à l’échec, met en garde contre une idée toute faite : « La conférence performée n’est pas pour autant une forme légère. Ce n’est pas parce qu’il n’y a qu’une personne au plateau qu’il n’y a plus de plan de feu, de régie, de scénographie ou de mise en scène. Un solo n’est pas une forme allégée : c’est une forme où l’équipe est hors champ. Et dès que la durée s’installe, il faut une mise en scène capable de tenir le plateau dans le temps. C’est là que tout devient plus complexe.”

Les conférences plus légères jouissent pourtant d’un atout indéniable : elles maximisent la diffusion. Une équipe réduite, une scénographie allégée et des contraintes techniques limitées rendent ces propositions plus faciles à accueillir pour une diversité de lieux culturels (festivals, médiathèques, musées, théâtres…). Dans un contexte où les budgets de programmation se resserrent, elles offrent aussi aux lieux des formats plus souples techniquement et moins coûteux. Rocio Berenguer y voit une opportunité et rappelle la réalité en comparant la tournée de ses autres spectacles : “Pour mon spectacle Thebadweeds (2023) nous arrivons la veille à sept personnes, avec les frais d’hébergement, les cachets et toute la scénographie. C’est de plus en plus complexe financièrement pour les lieux d’accueil. Pour Misunderstandings, je suis seule et je peux arriver le jour même.” Cette agilité permet également de sortir des circuits habituels de la culture en investissant des écoles, des entreprises et divers événements professionnels (salon pro, forums, séminaires). “Du jour au lendemain, je peux présenter une conférence. C’est une vraie liberté d’avoir une forme de création aussi légère”, ajoute la metteuse en scène.
Morgane Baffier fait le même constat. “Mes conférences sont programmées aussi bien dans des vernissages que lors de journées d’entreprise.” Cette flexibilité lui ouvre même la voie à des commandes spécifiques. “Cela m’arrive de créer des conférences sur-mesure. Récemment, j’ai présenté une conférence au Palais de Tokyo, dans le cadre d’une journée organisée par le CIPAC autour de la censure.” Pour Rocio Berenguer, l’enjeu dépasse toutefois la diffusion. Ces conférences performées rendent surtout possible la rencontre avec des publics qui fréquentent rarement les scènes artistiques. “Un jour, j’ai joué à huit heures du matin dans un hôtel particulier devant un public composé de responsables politiques, d’acteurs de la tech et de chefs d’entreprise. Cela me permet de toucher d’autres personnes, d’autres sphères que la mienne. Plus de publics, moins de contraintes techniques” s’amuse-t-elle.
Cette forme particulière engendre également une relation particulière avec les publics puisqu’elles s’éloignent du modèle classique de la conférence, où un·e expert·e transmet un savoir, avant le traditionnel échange de questions-réponses ou Q&A dans le jargon. La Conférence des absents (2021) de Rimini Protokoll est peut-être la version la plus radicale puisqu’ici aucun·e conférencier·e invité·e n’est finalement présent·e à la conférence. Ce sont les publics dans la salle qui les remplacent en direct, guidés par des écouteurs, pour questionner la mondialisation et l’urgence climatique.
Les artistes adeptes du format privilégient une approche plus incarnée, comme en témoigne ironiquement François Gremaud dans AURÉLIENs (2021), où le metteur en scène reprend les mots d’une conférence de l’astrophysicien Aurélien Barraud, dans un seul-en-scène spontané. Beaucoup d’artistes choisissent également de mêler des connaissances scientifiques à une expérience personnelle et à l’humour. “Dans ma conférence, quand un chien rose parle, les gens rigolent. Puis, je fais intervenir des personnes. Ces éléments dépassent le cadre traditionnel et évitent la condescendance. Je ne me positionne pas comme une sachante, mais comme une témoin. L’idée, c’est de partager un cheminement de pensée”, explique Rocio Berenguer. En quittant sa conférence, on repart avec davantage de questions qu’avec un savoir prêt à être reproduit. Morgane Baffier partage cette approche. “Grâce à l’humour ou à des références issues de la culture populaire, il devient plus facile d’aborder des sujets complexes et de poser les enjeux d’un débat.” Chez Maxime Arnould, la déconstruction de la posture du sachant passe par une implication directe du public. Durant Passion 4 Fear, les spectateur·rices peuvent interagir via un canal Telegram ouvert durant la conférence. L’échange se prolonge ensuite en ligne. “Après la pièce, je fais un react sur Internet où les publics peuvent poser leurs questions. Je vais bientôt le faire sur Twitch. C’est important de proposer ce temps d’échange, pour ne pas laisser les gens dans la stupeur face à un sujet parfois difficile.”
Ces nouvelles modalités de médiation concernent aussi la manière dont les artistes s’adressent aux professionnel·les. La compagnie AΦE, formée par Esteban Lecoq et Aoi Nakamura, se sert de la conférence performée LILITH.AI Lecture Performance (2025) comme un outil de médiation pour rendre visible le processus de création de l’installation LILITH.AEON (2024) . “A chaque création, nous essayons avec une keynote de présenter notre démarche lors d’événements professionnels. Cette fois, nous voulions en faire une proposition plus interactive. Nous avons travaillé avec une metteuse en scène autour des codes de la lecture-performance. L’objectif était de proposer une véritable forme artistique qui permettent de tout saisir des enjeux créatifs.” Pendant une quarantaine de minutes, les deux artistes alternent démonstrations, récits et danses pour donner à voir les coulisses de leur travail.

L’essor des conférences performées tient peut-être aussi à la réappropriation d’un format désormais familier dans notre monde capitaliste. C’est déjà le détournement qu’opérait The Yes Men avec Post Consumer Waste Recycling Program dans les années 2000. Se faisant passer pour des représentants de l’OMC, le duo présentait une fausse initiative d’entreprise suggérant que les chaînes de fastfood pourraient résoudre la faim dans le monde en recyclant les déchets digestifs humains pour en faire des aliments comestibles. Aujourd’hui, ces conférences sont désormais popularisées par les keynotes de la Silicon Valley : les présentations de type TEDx ou les pitchs de startups ont imposé une manière de raconter une certaine idée du progrès technologique. Les artistes issu·es des cultures numériques s’en emparent à leur tour, avec une distance critique, en détournant leurs codes pour interroger ces imaginaires technologiques. En creux, la question est aussi d’interroger pourquoi ces keynotes produisent une impression de vérité. C’est précisément ce qui a conduit Adelin Schweitzer à choisir cette forme pour DISNOV_XR_2000. “Les conférences de Steve Jobs ont popularisé une manière de présenter les innovations. Il y a une dramaturgie, un hook d’introduction, de vrais faux bugs… Par rapport au sujet qui est le mien, la conférence s’imposait comme le format idéal. Le seul-en-scène avec un casque de réalité mixte fonctionne comme un jeu de poupées russes. Il était cohérent que cette conférencière de la tech soit seule sur le plateau avec sa technologie.”
Emmy Ols poursuit une démarche comparable avec La Worde, la Wild et le Web dont la sortie est prévue pour 2027. Son spectacle s’ouvre sur une conférence avant de basculer vers une déambulation performative. “Je joue avec les codes de la tech et je m’amuse du dispositif et du langage de la conférence afin de mettre en défaite ses discours technophiles. La conférence ne montre qu’une partie de l’iceberg. Ensuite, on bascule vers une fiction matérialiste et sensible, le spectacle, avec tout ce qu’elle n’a pas raconté. Dans la conférence, on parle de données, de chiffres, de concepts.” Cette rupture est au cœur de la dramaturgie. Alors que la conférence semble suivre le déroulé attendu d’une keynote, un bot malveillant en prend progressivement le contrôle. Des complices disséminés dans le public entraînent ensuite les spectateurs vers une déambulation composée de quatre tableaux. La conférencière réapparaît finalement sous la forme d’un amas de données, matérialisant l’effondrement du discours de maîtrise qui structurait la première partie. En empruntant les codes de la keynote pour mieux les détourner, ces artistes révèlent les mécanismes de persuasion et les promesses implicites qui accompagnent l’innovation technologique.

En toile de fond, l’essor de ces conférences performées traduit un déplacement de la manière dont se construit la légitimité des savoirs. À l’heure où la vulgarisation s’émancipe des cadres académiques et où les formats de diffusion se multiplient – notamment par la vidéo – ces propositions revendiquent une connaissance subjective assumée. L’émotion et l’expérience n’y sont plus pensées comme l’opposé de la réflexion. Les playformances du collectif Sous les Néons en offrent une illustration. Pendant une trentaine de minutes, un·e joueur·euse s’appuie sur un jeu pour développer une conférence personnelle. Le jeu vidéo devient le point de départ d’un récit qui peut aborder des sujets comme la transidentité, le racisme, les troubles alimentaires ou encore la méritocratie. “Même s’il n’y a pas forcément de scénographie ou de création lumière, il se passe quelque chose lorsque les personnes performent. Cela ouvre d’autres modes de représentation. Le public sort ému, touché, et la discussion continue après la représentation”, observe Nicolas Ligeon, coordinateur du collectif Sous les Néons et codirecteur du Théâtre de l’Élysée. Cette volonté de mêler transmission, expérience vécue et écriture artistique s’inscrit dans une histoire plus ancienne où s’entremêlent à l’éducation populaire, la volonté de vulgariser des sujets complexes ou techniques comme en témoigne la conférence performée d’Antoine Defoort sur les droits d’auteur. Pour Morgane Baffier, cette évolution ouvre donc un espace d’émancipation. “Les conférences qui déjouent les approches élitistes me plaisent. Pendant longtemps, j’ai fantasmé le rôle de chercheuse, d’intellectuelle. Je n’ai pas suivi ce parcours. Ce qui est drôle, c’est que je peux aujourd’hui occuper cette place en tant qu’artiste, et cela me rend beaucoup plus libre.”

Pourtant, cette liberté a un prix : elle s’accompagne souvent d’un doute sur la légitimité même de l’auteur·rice. “Ça a été une bataille personnelle pour oser investir le terrain des conférences, face à des chercheur·euses académiques, raconte Rocío Berenguer, On m’a parfois reproché de ne pas avoir le droit de manipuler des concepts ou de citer des auteurs. J’ai décidé de me l’accorder. De m’autoriser à penser, en marge de la méthode scientifique.” L’artiste va plus loin : “Aujourd’hui, la méthode scientifique est présentée comme la seule voie légitime pour produire des connaissances. Pourtant, d’autres cultures, d’autres époques ont inventé d’autres façons de construire le savoir.” Une réflexion qu’elle approfondira lors d’une prochaine conférence dédiée aux modes de fabrication des savoirs. Cette interrogation traverse aussi les travaux scientifiques de l’artiste-chercheuse Bel Cerezo. Dans son article The Performance-Lecture as a Method within Artistic Research (2016), elle explore la capacité des conférences à devenir un outil de recherche à part entière. Un sacré pied de nez : alors que les technologies numériques promettent sans cesse de simplifier notre monde, les conférences performées en révèlent au contraire toute la complexité.
Adrien Cornelissen