Entre singularité et valeurs partagées, portrait des lieux où se fabriquent les oeuvres numériques 

Article publié le 20 août 2026

Temps de lecture : 9 minutes

Artistes en résidence - Gibson_Martelli

Lieux de création musicale, pôles régionaux, studios de captation de mouvements, ateliers d’artisanats ou fablabs… Les lieux de création numérique du territoire sont protéiformes mais partagent des  valeurs communes. Échange de compétences, mise en réseau, accueil des artistes et résidences… Présentation de ces lieux et de leur philosophie.

À quoi ressemblent les lieux où se fabriquent les œuvres numériques ? Alors que certaines initiatives s’attachent à recenser la diversité des lieux existants sur le territoire – des cartographies de fablabs aux inventaires de résidences numériques – il est frappant de constater que ces espaces, quels que soient leurs publics ou leurs spécificités technologiques, partagent des valeurs communes. Derrière l’hétérogénéité des pratiques et des outils, se dessine une philosophie basée sur la mise en relation, l’expérimentation et l’accompagnement humain. Exemple avec le Pôle Pixel à Villeurbanne. « On aime se définir comme le lieu qui regroupe toute la filière image : cinéma traditionnel, mais aussi documentaires, films d’animation, jeux vidéo et arts hybrides et numériques (expériences immersives, spectacles augmentés, etc…) », présente Maxence Grugier, chargé de projet arts hybrides et numériques et coordinateur du Pôle Régional de Création en Environnement Numérique Auvergne-Rhône-Alpes. Au cœur de ces 32 000m2, le lieu accueille des sociétés de location de matériel, de post-production ou de bruitage qui côtoient des structures culturelles comme l’AADN, le Grame ou encore Erasme, laboratoire ouvert de la métropole de Lyon. Cet hub est donc à l’image de la création en environnement numérique : il regroupe une diversité d’acteur·rices, de créateur·rices et donc de pratiques artistiques. 

Echoes of Ice – Immersive Light Sculpture

Créer un écosystème, rassembler une communauté

« Nous identifions les compétences, les personnes, les lieux, les sujets qui vont pouvoir provoquer quelque chose de concret et initier des collaborations . (…) Nous essayons d’avoir une vision fine de l’écosystème afin de pouvoir répondre aux enjeux des acteurs des ICC présents sur le territoire. » Pour cela, le Pôle Pixel a consolidé ces échanges et formé une communauté de pratiques appelée PR.A.L.I.N.E (Pratiques Artistiques Lyonnaises d’Innovations Numériques Expérimentales) et a récemment été nommée pôle régional de création artistique en environnement numérique.  « En région Auvergne-Rhône-Alpes, on essaie de structurer un réseau d’acteurs culturels, mais aussi techniques, artistiques et scientifiques, au service de la création numérique » commente Maxence Grugier. Tout comme le Pôle Pixel, d’autres pôles régionauxfont désormais office de catalyseur des dynamiques artistiques et se retrouvent de facto au cœur de la fabrication des œuvres numériques.

Portée par une tendance à la spécialisation des pratiques numériques – à l’image de la virtual production ou de la capture de mouvement – on retrouve cette logique de structuration d’écosystème un peu partout sur le territoire. Exemple avec le Studio44 Mocaplab en Suisse, porté par le chorégraphe Gilles Jobin. « On est en train de créer un hub de compétences en même temps qu’un réseau. Dans notre domaine du spectacle vivant et chorégraphique digital, il y a des gens un peu partout dans le monde mais qui sont parfois difficiles à identifier. Les chorégraphies digitales sont des nouveaux territoires pour  la danse. Nous sommes l’un des derniers arts à être digitalisé. » L’exploration est « fascinante », décrit Gilles Jobin, mais demande le développement de compétences et d’outils inédits. Pour capturer de manière la plus précise les mouvements, la technologie est primordiale. Initialement développé pour les besoins de sa compagnie avant d’être mis à disposition d’autres artistes, le studio est équipé de 42 caméras infrarouges pour la capture de mouvement, de combinaisons bardées de marqueurs et de logiciels « récents, rapides, précis ».

Studio44 Mocaplab – Gilles Jobin

Accompagnement humain 

Si la technique est de pointe, ce sont les compétences et la compréhension artistiques qui font la différence, estime le chorégraphe. Au sein de la compagnie, Adryan Barrilliet est développeur à plein temps et la danseuse interprète Susana Panadés Diaz est aussi coordinatrice de mouvements et a une connaissance fine de comment les artistes doivent adapter leurs corps à la captation numérique. La compagnie a tissé autour d’elle un réseau d’une quinzaine de danseurs·euses interprètes expérimenté·es sur la capture de mouvement et qui peuvent venir travailler sur les projets en cours. « On n’offre pas seulement une technologie mais aussi un savoir-faire, résume Gilles Jobin. On aide aussi dans la conception. Nos interventions permettent aux artistes résidents d’augmenter leurs propositions. » Parce qu’iels sont aussi artistes, ou ont développé cette compétence à force de collaboration, les membres de l’équipe sont capables de comprendre et d’accompagner les demandes des artistes en résidence. « On a besoin de technologistes qui connaissent la danse, qui savent ce que peut amener un·e interprète. »

Au Centre national de création musicale de Lyon, le GRAME, basé à Villeurbanne, les atouts du lieu se trouvent aussi dans les compétences que les équipes sont capables de mobiliser, présente la directrice générale et artistique Nadia Ratsimandresy. Ici, l’un des rôles clés est confié au RIM, Réalisateur Informatique Musicale, un profil capable de faire la jonction entre la technique, l’artistique, la recherche-création et comprendre les attentes de l’artiste. « C’est un ingénieur du son ++ », résume Nadia Ratsimandresy. L’idée est de pouvoir accompagner un artiste dont le projet entre dans la ligne du GRAME – engagé, expérimental, dans l’ouverture et la cocréation, résume la directrice -, peu importe ses connaissances techniques. « C’est un environnement de création assez libre. Si un artiste a un objet en tête, une envie, on se demande ensemble ce qu’il faut pour que cette œuvre existe. » Le RIM pourra ensuite construire l’outil et le transmettre à l’artiste pour qu’il puisse l’utiliser en autonomie. Un accompagnement sur-mesure qui a un coût : le GRAME prend en charge le temps de travail du RIM ainsi que son hébergement et ses repas. Le GRAME collabore aussi avec des chercheurs·eusesin situ, en co-tutelle avec l’INSA et l’INRIA, spécialisé·es sur la question du son. Ce sont elleux qui ont par exemple développé FAUST, langage open source de programmation, dédié à la synthèse et traitement sonore et largement utilisé dans les projets et outils de GRAME.

Adapter les processus de production 

Ces accompagnements sur mesure sont particulièrement adaptés à un secteur dont les projets entrent difficilement dans les cases des politiques culturelles. C’est le cas à Saint-Ex,espace d’accueil et d’échanges des pratiques numériques et des cultures digitales à Reims. Depuis plus de 10 ans, le tiers-lieu accompagne les professionnel·les et les artistes qui créent en environnement numérique. Les équipes soutiennent la création, la recherche et aussi la structuration des artistes, notamment via l’incubateur artistique Fluxus. « Le temps très long de création ne rentre pas dans les formats et dispositifs aujourd’hui existants dans les lieux de création plus classiques, expose Géraldine Taillandier. Quand on accompagne les artistes, on se rend compte qu’ils sont un peu perdus sur les ressources mises à disposition. » Dans les modèles plus classiques de scènes labellisées, le système de coproduction est assez établi, fait valoir Géraldine Taillandier. Dans la création numérique, ce type de réseautage ou de travail collectif est plus rare. « La mise en lien est donc d’autant plus importante. » 

Les Ateliers Éclairés


À Saint-Ex, Géraldine Taillandier travaille avec des appels à projets mais reste souple dans les formats d’accueil. « Nous avons plusieurs entrées. Les artistes ont la possibilité d’être accompagnés au fablab sur les outils de production. On peut aussi leur mettre à disposition des espaces pour créer et répéter. » Une façon aussi de soutenir la création même en l’absence de résidences dédiées ou de fonds de production. «  Pour les structures qui n’ont pas de financements liés à des appels à projet, il est important de s’appuyer sur leurs communautés, leurs compétences propres, leurs moyens de production, souligne Noé Milesi, directeur du tiers lieu culturel Les Ateliers Éclairés, à Strasbourg. Nous on a des espaces, des outils, des résidents talentueux et un réseau… c’est ça qu’on connecte, qu’on lie à notre communauté. »

Accessibilité et droits culturels

L’accessibilité, héritée des makerspaces, est aussi au cœur de tous ces lieux de fabrication. « L’idée est de pouvoir rendre accessible les outils numériques par tous et pour tous, défend Géraldine Taillandier. L’entrée artistique nous permet de faire de la médiation et de faire se rencontrer des pratiques professionnelles et amateures. » Une incarnation de ce que Nadia Ratsimandresy désigne comme les droits culturels, colonne vertébrale de sa stratégie au GRAME : « c’est le droit de participer, de créer, s’exprimer (…) C’est un choix stratégique et politique fort de donner accès à ce métier et ces compétences. »  

Elsa Ferreira 

Elsa Ferreira

Journaliste depuis une dizaine d’années, Elsa est spécialisée en technologie et culture. Adepte des contre-cultures, elle observe et décrypte l’impact des technologies sur la société. Elle collabore régulièrement à des magazines tels que Makery, Pour l’Éco ou L’ADN.