Narration, dramaturgie, storytelling… Peu importe le mot pourvu qu’on ait l’ivresse
Article publié le 25 mai 2026
Temps de lecture : 6 minutes
Article publié le 25 mai 2026
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Nouvelles narrations, dramaturgie augmentée, storytelling… Le « narratif » se matérialise sous de multiples formes – selon qu’il s’agisse d’écriture, de mise en scène ou encore de communication. Il semble cependant dessiner une même ambition : celle d’interagir avec le public, pour le rendre acteur·ice d’une expérience sensible.
« Les gens se racontent des histoires depuis la nuit des temps » lance Emanuela Righi, cofondatrice de Novaya, société de production d’installations immersives. Pourtant, les technologies de XR et les réseaux sociaux sont venus percuter l’adresse au public, donnant une nouvelle dimension aux histoires et remettant en avant, paradoxalement, l’importance de la narration.
« Il y a dix ans, au début de la VR, les producteur·ices – souvent issu·es du cinéma et de l’audiovisuel – misaient sur le fait que tout le monde aurait un casque » explique la productrice, également secrétaire du regroupement de professionel·les PXN. Elle constate que les créations tendaient alors vers le jeu. « Puis, le secteur s’est nourri du spectacle vivant qui utilise des récits » poursuit-elle. Au croisement de ces disciplines, la création immersive Noire qu’elle porte est une adaptation de l’essai de Tania De Montaigne. Elle raconte l’histoire de la jeune Claudette Colvin condamnée pour avoir refuser de céder sa place à un passager blanc, quelques mois seulement avant Rosa Parks. Au centre de l’expérience, le public est amené à découvrir son histoire, à adopter différents points de vue. « Il devient le co-réalisateur puisqu’il décide comment regarder cette histoire, comment la vivre, comment se déplacer » explique Emanuela Righi. Ici la narration est donc un guide qui permet de vivre« une expérience fluide et incarnée », favorisée par une combinaison d’éléments (scénographie, son spatialisé, casque, effets de lumières…).
« On propose une expérience in situ : le corps est engagé » complète Jérôme Fihey, fondateur du Crabe Fantôme et co-président de PXN, pour qualifier l’apport du narratif. Membre du collège Expo, il développe quant à lui des projets de muséographie immersive. « La narration permet de créer de l’engagement, de la tension » ajoute-t-il. Elle n’est pas nécessairement synonyme d’histoire linéaire ou de fiction, et peut aussi être expérimentale. À l’été 2025, le magazine Théâtre public consacre son dossier aux croisements entre théâtre et numérique, les connectant avec la question des nouveaux imaginaires. Co-coordinateur avec Jean-Louis Besson, le metteur en scène Jean Boillot y présente le laboratoire de dramaturgie augmenté qu’il a initié. Prolongement d’expérimentations de théâtre distancié menées pendant le covid, le Nouveau Décaméron part du postulat que le médium numérique nécessite une écriture spécifique. Son spectacle L’Arbre de Mia prend ainsi la forme du « théâtre prêt-à-jouer » : une expérience théâtrale où les spectateur·ices sont aussi les acteur·ices, par le biais d’un smartphone qui transmet leur rôle.
S’il évoque « une transformation en cours », Jean Boillot note cependant qu’il y a « tout un écosystème à repenser ». L’enjeu est en effet de faire dialoguer lieux et artistes pour permettre une plus grande intégration des créations narratives au sein des théâtres, en réinterrogeant – ou réinvestissant – la frontalité des salles. Proposer un espace de réflexion commune et d’expérimentation autour des transformations numériques est justement l’un des objets de la communauté TMNLab. Et si la défiance à l’égard du numérique pouvait encore être de mise au sein des directions de lieux il y a quelques années, Clément Coustenoble l’observe moins aujourd’hui. Le chef de projets du TMNLab note d’ailleurs que « le numérique, en tant que fait social, a transformé des pratiques qui ne sont pas numériques ». Et la question des nouvelles narrations vient percuter les institutions, à différents endroits. Celui de la communication et de la médiation, avec l’enjeu de « mieux dialoguer avec les publics et en toucher de nouveaux ». C’est l’objet de la plateforme d’auto-formation dédiée au pilotage par la donnée et aux stratégies marketing. À travers le projet Unlock théâtre, l’association cherche également à « se saisir des réseaux sociaux pour (re)donner le goût de la sortie au théâtre aux trentenaires ». Parmi les outils mis à disposition, elle propose #tapremiereautheatre, un format Reel où des non-spectacteur·ices racontent leur expérience de première sortie au théâtre, avant et après.
« Beaucoup de termes recouvrent la même idée, et un même terme peut avoir des sens différents selon d’où l’on parle » rappelle le chef de projets. Pour lui, l’enjeu est bien celui de la collaboration, de l’interconnaissance et l’acculturation commune, des parties prenantes d’un projet (artistes, équipes techniques, chargé·es de médiation…). Ces sujets seront l’objet de l’événement Chaillot Augmenté x Rencontre TMNlab – Art vivant et environnements numériques, les 5 et 6 mai 2026 à Paris. Et si le terme narration est souvent accolé de nouvelle, est-ce à dire qu’il y a un enjeu constant de nouveauté et d’innovation ? Jérome Fihey appelle à la « standardisation des technologies, sans pour autant aller dans le formatage ». Emanuela Righi évoque quant à elle la diversité des publics auxquelles s’adressent ses créations narratives : « Notre parti pris est que la technologie devienne invisible, pour n’être qu’un support au service du récit ».
Sous l’impulsion de la Cie La Spirale, les 2e Rencontres européennes des nouvelles écritures ont lieu en octobre 2026 à Metz. Elles viendront notamment interroger la durabilité des formats, partageant l’enjeu de « les inscrire dans le temps » afin d’échapper au prototypage perpétuel, explique Jean Boillot. Il ajoute par ailleurs : « La culture numérique est la nouvelle culture populaire, et un puissant levier pour renouveler les publics et toucher ceux éloignés ou empêchés ». Mais cela nécessite des écritures dédiés pour faire entrer dans et atterrir de ces expériences sensibles.
« Le nouveau terme à la mode est récit » lance Jérôme Fihey, qui note par ailleurs que « l’extrême droite investit beaucoup ces médiums qui permettent un engagement émotionnel des publics ». C’est, en effet, le constat de l’historien Martial Poirson, professeur à l’Université Paris VIII, qui décortique pour L’humanité « l’offensive en cours ». En tant que producteur, et co-président de PXN, le gérant du Crabe Fantôme insiste sur l’importance – par le biais de ces nouvelles narrations – de « garantir une diversité de points de vue, parfois même invisibilisés jusque-là ». Il appelle de ses vœux un véritable « maillage de lieux culturels » pour permettre à une multiplicité d’œuvres et de récits d’exister.
Par Julie Haméon