Projections : du patrimoine architectural au patrimoine naturel 

Article publié le 24 juin 2026

Temps de lecture : 14 minutes

1024 PHOREST - 2025 - Nicolas Trouillard

Si les bâtiments historiques et le patrimoine architectural ont participé à  la gloire des projections monumentales, les espaces naturels et le patrimoine vivant témoignent d’un intérêt renouvelé des artistes et illustrent les considérations naturalistes en jeu. Une tendance qui s’inscrit dans une mouvance générale technologique plus éco-compatible.

Les manifestations artistiques ont trouvé les projections monumentales un modèle d’occupation créatif de l’espace public qui se décline particulièrement bien sur le patrimoine urbain (cathédrales, façades de monuments historiques). Des bâtiments à la portée historique et symbolique, qui s’avèrent des écrins de projection propices au spectacle technologique, destinés à être vu par le plus grand nombre. Le patrimoine architectural est donc le plus enclin à accueillir de telles démonstrations, et de grands studios se sont spécialisés dans ce domaine du mapping 3D sur ces sites patrimoniaux. L’artiste Bruno Ribeiro et Moment Factory ont ainsi refaçonné le dôme des Invalides à travers le dispositif Aura Invalides. D’autres comme AV Extended, les Studios Creativ Light ou Inook ont créé de multiples configurations, thématiques ou ludiques, notamment à travers des manifestations d’ampleur internationale comme les Fêtes des Lumières à Lyon. En dehors des centre-villes, des espaces post-industriels ont aussi bénéficié de ce relooking éphémère à l’image du mapping présenté en 2025 pour les 20 ans du Rockhal sur les haut-fourneaux des anciennes usines Belval d’Esch-sur-Alzette. Au-delà du mapping, un travail d’habillage lumineux portant sur des structures annexes au bâti, le plus souvent spécialement conçues pour la performance, existe aussi. Avec Globoscope, Collectif Coin dispose ainsi des séries de globes lumineux pour créer une représentation digitalisée de l’espace. Dans sa pièce Frame Perspective, notamment disposée dans le cloître franciscain de la Maison de la Région à Metz, Olivier Ratsi use d’architectures géométriques anamorphiques de lumière pour créer un écho avec le bâti.

Jouer avec l’architecture et l’eau

Au-delà des simples considérations patrimoniales et architecturales, certains artistes entendent pourtant ouvrir le dialogue de création du mapping à des considérations plus naturalistes. Une forme d’excroissance, portant en particulier sur les plans d’eau et autres surfaces liquides des ensembles urbains (bassins, fleuves, rivières) qui deviennent partie prenante du traitement audiovisuel mené par les artistes. Avec son projet Tornare Alla Fonte, Martina Stella établit ainsi un support artistique conjoint entre la surface de l’eau d’un bassin et les murs du bâtiment le jouxtant, travaillant autour d’un principe – qui s’exprime d’ailleurs dans les mots directement projetés – de retour aux sources ou à la source entendant valoriser justement les efforts de restauration des anciennes fontaines, autrefois très centrales dans la vie citadine. « C’est en découvrant ce lieu magique d’une des plus anciennes fontaines de Macerata, une ville du Nord de l’Italie, que j’ai eu l’idée d’un projet dont l’idée serait d’amener des gens à la source [NDR : la traduction littérale de Tornare Alla Fonte] », explique-t-elle. « C’était un lieu un peu à l’écart, un peu abandonné. Il y avait des déchets dans l’eau et les bassins étaient sales, mais je voulais mettre une lumière sur cet endroit qui aujourd’hui se situe hors les murs de la vieille ville, mais qui était initialement, au 14e siècle, l’une des places principales de Macerata. 

Rapprocher l’architecture et l’élément liquide est donc rapidement devenu le modus operandi du projet. « Mon idée initiale était de projeter sur la pierre pour jouer avec les reflets dans l’eau, mais finalement en faisant des tests, je me suis rendue compte que les réverbérations de la projection entre les murs et l’eau étaient intéressantes », poursuit-elle. « Il s’agissait alors de traiter de la même manière ces deux surfaces, car pour moi c’est un ensemble. Il n’y a pas d’architecture sans eau, ni d’eau sans architecture. » La pièce performative créée, avec le musicien Amadeo Savio, a ainsi libéré une approche métaphorique, ritualiste, avec ce bruit constant d’eau qui tombe et évoque le rythme d’une incantation profonde qui baigne les phrases projetées. «Quand on travaille avec l’eau, la question de la profondeur est fortement impliquée », convient-elle, en précisant qu’il « fallait vraiment aller chercher les mots sur la surface, car en fonction de l’angle de la projection sur le mur, le reflet de certaines phrases apparaît très en profondeur », faussant justement la perception réelle de la profondeur du bassin. Une approche de la texture et des textes qui renvoie en filigrane au travail de thèse universitaire sur la notion de mapping émersif (liant donc des questions politiques et relationnelles plutôt que spectaculaires dans l’espace public et se référant au principe d’émersion, évoquant l’expérience de sensations émergentes procédant d’un corps vivant) que mène en parallèle Martina Stella.

La brume comme surface de projection

D’autres créations illustrent les possibilités autour de l’eau. Lors de l’édition 2025 du festival Signal à Prague, le public a ainsi pu découvrir le projet Tzolk’in Light du studio taïwanais Peppercorns, consistant en des formes géométriques projetées sur une surface brumeuse. Un travail qui rappelle la pièce fondatrice Constellations du Studio Lemercier réunissant l’artiste Joanie Lemercier et la directrice artistique Juliette Bibasse, même si là, l’installation a l’avantage de rompre la distance entre le dispositif et le public qui caractérise Tzolk’in Light – le public restant sur le quai quand l’installation se déploie au milieu de la rivière – et intègre véritablement un principe de sensation, proche de l’idée émersive, vivante portée par Martina Stella.

Créé en 2018, Constellations s’articule à plusieurs autres créations du studio, plus contemplatives comme Brume, ou pérenne comme Lightfall, une installation permanente à Miami, qui rejoignent l’intérêt du duo de travailler avec un rideau d’eau 100 % immersif. « Le point de départ de travailler sur l’eau correspondant à notre envie de sortir de l’écran et de travailler à un dispositif immersif et sensible », souligne Juliette Bibasse. « En fait, il n’y a pas de surface de projection plus intangible et magique que l’eau. Cela permet de créer une image suspendue dans le vide, qui a l’air d’être une apparition ». L’approche sensorielle s’avère essentielle dans ce type de dispositifs. «On essaye que le public puisse traverser l’image, qu’il rentre dans l’image, qu’il ressente donc cette brume à peine perceptible », complète Juliette Bibasse. « Pour moi, c’est vraiment une couche supplémentaire dans notre travail. Cette idée de la sensation qui devient vraiment incontournable. La présence de l’eau est d’ailleurs grandissante dans notre travail. Nous sommes en cours de création d’une nouvelle œuvre avec un principe de goutte-à-goutte qui sera présentée à HEC en août. »

Retrouver un lien avec le vivant

L’eau comme sujet principal d’installations numériques ? Le phénomène est loin d’être isolé dans cette ère qualifiée d’anthropocène, avec différents questionnements sur l’accès à l’eau. De nombreux artistes opèrent donc une redirection plus critique et politique de leurs choix esthétiques et les surfaces de mapping. Avec des projets comme Lightwave, mais aussi Phorest – désormais rebaptisé Plankton, une large surface rectangulaire de 500 piquets de bambous créant par projection une chorégraphie pulsative et méditative évoquant d’ailleurs les mouvements de l’océan – le studio 1024 Architecture témoigne de cette volonté de réinvestir le patrimoine naturel. « C’est une des pistes actuelles de notre studio », affirme François Wunschel. « Retrouver du lien avec la nature, le paysage, et s’émanciper de l’informatique, du moins pour le côté opérationnel de la mise en œuvre. » Le prochain dispositif du studio, normalement baptisé Sauterelles, et qui devrait être présenté lors de la prochaine édition de Chroniques, croisera ainsi bambous et LEDs.

1024 PHOREST – 2025 – Nicolas Trouillard

Le studio Lermercier a lui depuis quelques années traduit cette inclination naturaliste dans des pièces comme All The Trees ou Prairie, avec  des modalités de projections sur des espaces naturels revendiquant une approche plus low-tech, « consciente, raisonnée et raisonnable » des technologies, et en particulier des consommations énergétiques liés à leurs projets. Le studio a même créé en 2024 un studio dans le studio, Solar Lab, pour soutenir ce type de projets beaucoup plus en lien avec le monde réel et le monde naturel, tournant autour de la notion de « tiers-paysage ». « Pour notre projet All The Trees, on avait envie de parler de tous les arbres, sans s’arrêter à un arbre exceptionnel, centenaire, ou que sais-je encore de tous ces classements un peu étranges », insiste Juliette Bibasse. « Travailler sur le tiers-paysage, c’est s’intéresser à ces plantes qui se sont ensemencées et réensemencées seules dans des endroits un peu laissés à l’abandon ». En ce sens, le Solar Lab s’intéresse autant aux jardins botaniques qu’à des friches de nature urbaines, qui permettent de développer des projets  naturels de proximité, sans avoir à déplacer des gens vers des espaces sauvages qui n’ont pas vocation à être eux aussi colonisés par l’homme. « Par ailleurs, dans des projets comme All The Trees ou Prairie, on n’est pas du tout dans du mapping », complète Juliette Bibasse. « On a fait des choix limités de palettes de couleurs, de rythmiques. On revendique que ce qu’il y a de très beau dans ces projets, c’est ce que la nature a créé comme structure géométrique extrêmement détaillée et raffinée. Comme nous voulons réduire les outils technologiques au minimum, on utilise le laser pour lequel Joanie a développé une véritable expertise, car un laser permet d’avoir une batterie peu encombrante et qui se recharge vite. »

Le ciel comme surface d’expression

Le laser, c’est aussi l’outil principal du projet Exo, mené par l’artiste numérique Félicie D’Estienne D’Orves et la compositrice Julie Rousse, qui utilise comme surface d’expression l’élément naturel le plus visible de tous : le ciel. En l’occurrence, pas de mapping ici non plus ou de projection d’images, mais une lecture en temps réel d’une partition d’objets célestes (planètes, étoiles, exoplanètes, galaxies, trous noirs, supernovæ, pulsars ) pointés par ce fameux laser jouant les têtes de lecture géante. Initié sur plusieurs années, et mis sur pied en particulier après une résidence des artistes dans le désert d’altitude d’Atacama au Chili et différentes collaborations scientifiques (en particulier avec le CEA et le laboratoire d’astrophysique de Marseille), le projet a concrètement vu le jour en 2018, avant sa reprise récente en juillet au Domaine Aubrun, à côté d’Aix-en-provence. « L’esthétique du projet repose sur la perception en temps réel des objets présents dans le ciel le soir de la performance », détaille Félicie D’Estienne D’orves. « Chaque son composé par Julie correspond à un objet céleste dont on connaît les caractéristiques, la distance depuis la Terre et la position exacte. Nous avons aussi travaillé avec Fabio Acero, astrophysicien au CEA, qui a généré des outils de visualisation des objets par type, suivant leur distances et programmé une carte du ciel sur mesure.»

La performance live offre une grande liberté et amplitude visuelle pour le spectateur, qui peut suivre le laser montant vers le ciel et pointant ces objets célestes dans une orchestration naturaliste… grandeur nature. « Chaque performance s’adapte à la carte du ciel du jour », poursuit Félicie D’Estienne D’orves. « Nous choisissons une centaine d’objets qui seront pointés le temps de la performance, en fonction notamment de leur position dans le ciel, de leur distance et de leur type. La composition sonore se fait en adéquation avec l’aspect sculptural des lasers et de la dynamique des lignes dans le ciel. » 

© Grégoire Édouard EXO

De rares espaces naturels pour la diffusion grand public 

L’existence d’un endroit comme Les Carrières Des Lumières démontre que cette tendance vers le naturel comme lieu de création et de diffusion peut fondamentalement intéresser un grand nombre de spectateurs. Gérés depuis 2012 par Culturespaces, par ailleurs détenteur de lieux de diffusion immersive « urbains » comme L’Atelier des Lumières à Paris, et le Bassin des Lumières à Bordeaux (situés respectivement dans une ancienne fonderie de métal et une ancienne base sous-marine de la deuxième guerre mondiale), les Carrières des Lumières sont un lieu dont la singularité esthétique et artistique – puisqu’il s’agit du seul lieu de projection et de mapping 3D en milieu totalement naturel, par ailleurs situé à proximité du petit village des Baux-de-Provence – repose avant tout sur la spécificité de son site et de son matériau, à savoir des grands blocs de granit, dévoilant une grande verticalité.« Les Carrières Des Lumières est un lieu qui est très grand, plus de 2500 m² au sol, et qui est très impressionnant avec des allures de cathédrale souterraine portée par de grands blocs de granit », confirme Grégoire Monnier, directeur de Culturespaces Studio. « On y projette jusqu’à 10 m de hauteur, même à plus de 20 m à un certain endroit où les projections atteignent le plafond. Donc pour s’adapter à cette topographie assez unique, on doit déployer un système de vidéo-projection assez agile. Nous avons fait le choix de multiplier le nombre de vidéoprojecteurs pour aller couvrir le moindre recoin de pierre qui entourent les visiteurs. » 

Frida Kahlo en plein coeur – Culturespaces – Vincent Pinson

Le granit s’y révèle d’ailleurs peu tendre également avec les conditions techniques générales, qu’il s’agisse autant de la diffusion de l’image que de celle du son. « Le fait qu’il s’agisse de granit complique pas mal les choses », relève Grégoire Monnier. «Il y a beaucoup d’échos dans la carrière. C’est un peu le cauchemar de tout acousticien. On utilise pour compenser ça des enceintes qui ont un flux sonore très directionnel : quand vous êtes à un endroit donné, vous n’entendez que les enceintes spécialement orientées pour cela et pas celles qui sont beaucoup plus loin. Pour l’image, on projette sur du granit qui est assez clair, ce qui n’est pas l’idéal en termes de projection et de contraste. On doit donc beaucoup travailler les réglages qu’on applique à nos images pour que chaque couleur ressorte de manière relativement fidèle.» En axant ces expositions sur les œuvres de grands artistes classiques (van Gogh, Monet, Picasso) ou exotiques, comme L’Égypte des Pharaons en 2024, dont Grégoire Monnier évoque le caractère très approprié au site,  car « il y a beaucoup de pierres et d’éléments bruts comme dans l’art égyptien », les Carrières des Lumières permettent de trouver une synergie entre des propositions immersives destinées au plus grand nombre et l’occupation d’un espace unique et déjà ancré dans cette nouvelle direction d’usage d’espaces naturels. « La réalité est que le site des Carrières des Lumières est souvent le site préféré de nos spectateurs », constate Grégoire Monnier. « C’est pourtant presque seulement un trou dans la montagne. On y entre par une porte pas gigantesque, avant de se retrouver dans cet immense espace. Il y a donc un côté complètement surréaliste à découvrir un tel lieu dont on se doute à peine de l’existence quand on est à l’extérieur. » Un site d’autant plus exceptionnel qu’il rappelle que les espaces naturels accessibles à un grand nombre de publics restent peu nombreux pour ce type de performances en raison de la fragilité de leur écosystème. Et qui conforte et traduit à sa façon la tendance très actuelle d’une éco-compatibilité artistique et technologique intéressant aujourd’hui autant les studios et programmateurs à destination du grand public que les artistes créateurs contemporains plus visionnaires.



Laurent Catala

Laurent Catala

Laurent Catala est journaliste spécialisé dans de nombreuses approches créatives transversales et technologiques, en lien avec le design et l’architecture, les arts numériques, le spectacle vivant, la musique, les innovations graphiques et multimédia, les questions de performance et d’installations dans l’espace public ou relatives à la scénographie d’intérieur.