BOOK CLUB #4

Article publié le 20 avril 2026

Temps de lecture : 4 minutes

Comment le numérique impacte-t-il la création artistique ? Réponses dans des livres récemment parus. Notre sélection en quelques mots : datacenters, mode et numérique, arts & sciences…

Habiller le jeu, jouer le vêtement
Alexia Mathieu

Manifestes – La HEAD
février 2026

Ne vous fiez pas au modeste format du livre ! Car derrière sa petite centaine de pages, se développe une réflexion dense et inspirée sur les transformations récentes de la mode à l’ère numérique. En retraçant l’émergence et la sophistication des pratiques vestimentaires dans les univers vidéoludiques, Alexia Mathieu démontre que le vêtement y excède largement sa fonction décorative. À travers un corpus solidement documenté, allant de jeux indépendants à des franchises majeures, et des concepts issus des game studies, la chercheuse de la HEAD à Genève analyse comment ces dispositifs participent à la construction du sentiment d’appartenance ou l’émergence de formes de collaboration, éclairant ainsi les enjeux de nos identités numériques. Ce qui pourrait apparaître comme un champ d’étude spécialisé s’ouvre ici à des perspectives plus larges : celles du design, de la mode et de la création XR, tous traversés par ces logiques d’hybridation et de mise en scène de double numérique. Une lecture éclairante, qui engage à repenser le vêtement comme un monde encore trop peu exploité dans la création numérique. 

AC

Digital Humanities
Bernadette Genée et Alain Le Borgne

Filigranes Editions – mars 2026

On le dit, on le répète : les technologies numériques sont tout ce qu’il y a de plus matériel. La preuve avec ces photos de datacenters parsemés sur  territoire français. Première impression, l’esthétique réelle de ces coffres forts : Baies de serveurs alignées comme des stèles, pulsation lumineuse de LED, branchements de câbles labyrinthiques… L’œil est d’abord surpris par la beauté froide de ces espaces où peu de citoyens mettront un jour les pieds. Mais c’est en resituant la fonction des lieux que ces images prennent une dimension poétique. C’est là que transitent nos emails, nos photos, nos vidéos, nos sites internet. Autrement dit, les fragments de nos vies. La démarche des auteurs frôle l’anthropologie, voire l’archéologie. En documentant ces espaces, ils interrogent notre rapport au temps et à la trace. À l’heure où la dématérialisation des archives s’accélère, que reste-t-il de nos mémoires, individuelles et collectives ? L’une des dernières photographies du livre montre une tentative de végétalisation des espaces extérieurs des datacenters… Au détour, du regard, de la mousse, une mauvaise herbe, un champignon… Numérique ou non, la nature finit toujours par reprendre ses droits.

AC 

Raison Présente
Arts & Sciences, quelles constructions ?
Revue n°236, 4e trimestre 2025

La revue Raison Présente interroge les formes contemporaines de rapprochement entre arts et sciences et explore les conditions de ce dialogue désormais institutionnalisé comme l’explique Jean-Marc Lévy-Leblond (physicien) dans l’entretien titré « Quel « alliage » entre les sciences et les arts ? » qui ouvre le dossier : « Cette idée du rapprochement entre arts et sciences a réussi à percer au plan institutionnel. On assiste à des initiatives telles que des laboratoires qui accueillent des artistes ou des écoles d’art qui accueillent des scientifiques. » Pour autant, ces dispositifs restent des expérimentations. Leur véritable intérêt se situe ailleurs, dans la possibilité d’une « intercompréhension », laquelle suppose deux éléments indispensables, du temps et un engagement individuel profond. Cette prudence trouve un écho critique dans l’article d’Audrey Gosset, qui analyse les tensions persistantes dans ces rapprochements. Malgré le désir affiché de « réconcilier des régimes de savoir », la relation entre arts et sciences « masque souvent la persistance d’un partage plus profond entre raison et sensibilité, logos et création… ». Elle met également en garde contre la confusion fréquente entre science et technologie, qui conduit à des usages purement illustratifs des dispositifs techniques. À cela s’ajoute une hiérarchie implicite entre les deux domaines : « la rationalité est maintenue comme privilège, et la sensibilité comme altérité. » 

L’article d’Edwige Armand (présidente du réseau Passerelle et maîtresse de conférences en art numérique à l’université Gustave-Eiffel) souligne que les pratiques arts-sciences permettent notamment de questionner la performativité des discours techno-scientifiques industriels tout en explorant d’autres modes de production de connaissances. Dans cette perspective, il s’agit de dépasser une vision romantique de l’art comme expression du génie individuel pour le considérer comme une activité sociale susceptible de produire du savoir. La force des créations arts-sciences réside également dans leur capacité à interroger les régimes de visibilité. Elles permettent de « traiter la question du visible et de la formation des regards » face à des « dispositifs et inventions techniques [qui] traduisent et donnent une image du monde, cadrent un regard et discriminent ce qui peut être vu de ce qui ne mériterait pas d’être vu. » Cette interrogation apparaît d’autant plus nécessaire dans un contexte contemporain marqué à la fois par des formes de croyance technologique et par l’emprise d’un imaginaire de l’efficacité, de la calculabilité et de la rentabilité – un horizon aujourd’hui renforcé par la généralisation des technologies d’intelligence artificielle. 

LB