La marionnette traversée par les mutations technologiques

Article publié le 11 mai 2026

Temps de lecture : 7 minutes

Compagnie Fleur Lemercier Matière Sombre

Le numérique transforme les manières de créer et de vivre les expériences culturelles, y compris au cœur de secteurs artistiques où le savoir-faire manuel occupe une place centrale. La preuve dans les métiers de la marionnette. Une rencontre organisée en avril dans le cadre du PEPR ICCARE a été l’occasion d’interroger les mutations professionnelles à l’œuvre et les nouvelles opportunités offertes par le numérique. Petit récapitulatif…

Le 10 avril dernier, près de cinquante professionnel·les s’étaient donné·e rendez-vous à La Chartreuse de Villeneuve lez Avignon. Parmi eux, des chercheur·euses et des acteurs culturels, tou·tes intéressé·es par un même sujet : les marionnettes ! Cette journée intitulée Ecriture et construction à l’ère du numérique était organisée dans le cadre du PEPR ICCARE et promettait “une accélération”. L’opportunité d’un tel nom sera discutée, à une époque où tout va plus vite et où les artistes ont justement besoin de temps pour penser, expérimenter et créer, défend Christian Giriat, conseiller dramaturgie à La Chartreuse. « L’espace numérique demande un ralentissement », estime-t-il. Comment ? « Il faut beuguer, répond-t-il ».

Une base de données des dramaturgies marionnettistes

Lors de cette journée, Didier Plassard et Carole Guidicelli présentent Puppetplays, une base de données de milliers de fiches analytiques de pièces construites en l’Europe de l’Ouest de 1600 à nos jours. Le répertoire est complémentaire au Portail des arts de la marionnettes (PAM) : le premier s’intéresse aux textes et aux techniques dramaturgiques tandis que le second est tourné davantage vers l’objet marionnette. Le travail est impressionnant et repose sur un pari, expliquent les chercheur·euses : une plus grande visibilité permet une plus grande connaissance de l’art de la marionnette. Si le projet n’est plus financé depuis 2025, ses auteurs poursuivent le dialogue pour continuer ce travail et enrichir la base de données. L’impact du numérique est ensuite largement abordé lors de la table ronde « Usages et détournements de l’électronique et du numérique ». Animée par la professeure en histoire et esthétique du théâtre contemporain Julie Sermon, la conversation réunit quatre artistes et une chercheuse.

table ronde « Usages et détournements de l’électronique et du numérique »

Techno DiY

« Je fais partie de cette espèce d’humain facilement attiré par un écran lorsqu’il est allumé », se présente le metteur en scène et directeur pédagogique de la formation du Théâtre aux Mains Nues Mathieu Enderlin. Pour questionner ce rapport aux machines, il met en contraste notre rôle passif face aux écrans et celui actif nécessaire pour donner un sens à ses marionnettes non-figuratives. « J’organise la confrontation d’une image qui nous saute au visage et l’endroit du spectateur qui doit faire un effort d’imagination pour faire exister le personnage », détaille-t-il.

Dans son premier spectacle, Cubix, il fait du mapping vidéo sur des pixels en bois (des « voxels », spécifie-t-il), pour créer un espace à manipuler joueur et en constante métamorphose. Dans Bad Block, il met en scène des blocs connectés qui clignotent, bruissent et plongent le spectateur dans une aventure sensorielle. Dans Code Source, il inverse le casque immersif : en mettant l’écran face aux spectateurs, il projette un regard tandis que lui ne voit plus rien. Ce technocurieux néophyte ose mettre les mains dans le cambouis pour faire exploser la boîte noire. « En essayant de faire marcher les choses, je fais avancer le schmilblick. »

« La technologie nous ralentit »

Fleur Lemercier aussi a les mains dans les fils. Pourtant, la metteuse en scène, formée aux mathématiques, à la science de l’information géographique et membre du premier hackerspace français /TMP/LAB, a longtemps résisté à l’appel des marionnettes électroniques. « Je voulais faire des marionnettes “normales” », rigole-t-elle. En tombant amoureuse du théâtre d’ombres, elle décide de créer des dispositifs sur-mesures pour répondre à ses besoins. Dans le triptyque Ombres sonores, Fleur Lemercier electromécanise ses instruments pour accélérer et décélérer la musique à sa guise et développe son orgue de lumière pour improviser librement.

Dans chacun de ses spectacles, la manipulation des technologies se fait à vue et les spectateurs sont invités à interagir avec le dispositif. « Il s’agit de donner envie de s’intéresser à la technologie dans ses aspects concrets, d’inviter les gens à se sentir capables de la penser de manière critique », estime la marionnettiste. Si elle développe elle-même ses propres technologies, c’est aussi par obligation dit-elle : faire appel aux compétences techniques dont elle a besoin coûte cher. « Quand on demande aux ingénieurs en robotique de travailler sur nos projets, ils posent la question du budget, abonde la chercheuse Séverine Reyrolle. Il est évident qu’on ne peut pas s’aligner. » Comme en écho à l’appel à « beuguer » de Christian Giriat, Séverine Reyrolle déconstruit l’idée que la tech va forcément vite. « Les nouvelles tech nous ralentissent, il faut de nombreuses itérations pour que ça marche. » Fleur Lemercier estime que ses temps de résidence ont doublé, tandis que ses temps de construction ont été multipliés par dix. 

La techno était dans la marionnette 

David Girondin-Moab et la chercheuse Séverine Reyrolle ont pensé Open Ha.I.ku dans une forme à la fois pédagogique et expérimentale. Ici, un robot manipule les objets à partir d’un prompt écrit par les spectateurs. Le texte est interprété en chanson par une plateforme type Suno. Pour David Girondin-Moab, le lien entre IA et marionnette est évident : « la marionnette contient en germe ce qu’elle va pouvoir révéler des nouvelles technologies », estime-t-il. Le spectacle est précédé d’une présentation des liens entre marionnettes, automates et IA. La conversation « fait baisser le degré d’hostilité et permet aux gens d’entrer dans l’expérience », estime Séverine Reyrolle. Un temps de questions-réponses avec le public est prévu à la fin de la performance.

L’artiste indépendant Kostadis Mizaras était lui aussi assez réfractaire à ces technologies. Pourtant, lorsqu’il enfile un casque de réalité virtuelle, il reconnaît la sensation d’essayer une marionnette qui ne serait pas à lui. « L’avatar agissait comme une marionnette », résume-t-il. Comme lorsqu’il est face à des objets physiques, il joue avec les poids : celui d’un avatar sans physicalité et d’un casque un peu trop encombrant. Depuis, il participe à des performances hybrides, en live et à distance.

« On ne peut pas éteindre le monde technologique, alors il faut y aller », estime Kostadis Mizaras. Une vision d’un mouvement inévitable de la technologie que l’assemblée débat avec vigueur et parfois émotion : on discute de la notion d’échec, du mouvement luddite et bien sûr, des impacts environnementaux et sociaux de l’IA. Mais pour les partisans de l’expérimentation numérique, ces techniques peuvent enrichir leurs façons de faire du théâtre. « C’est un point de départ, un lien qu’on partage, conclut, rassembleur, Mathieu Enderlin. En tout cas, c’est un beau lieu pour poser ces questions. » On ne saurait mieux dire.

Cet article est publié dans le cadre d’un partenariat avec le programme national de recherche Industries Culturelles et Créatives (PEPR ICCARE). HACNUMedia en assure la rédaction en toute indépendance

Elsa Ferreira

Elsa Ferreira

Journaliste depuis une dizaine d’années, Elsa est spécialisée en technologie et culture. Adepte des contre-cultures, elle observe et décrypte l’impact des technologies sur la société. Elle collabore régulièrement à des magazines tels que Makery, Pour l’Éco ou L’ADN.