État des lieux sur la médiation numérique dans les musées, une pratique répandue mais peu étudiée

Article publié le 27 avril 2026

Temps de lecture : 6 minutes

Correspondances Digitales - Musée de la Marine

Plus de 250 pages et une trentaine de structures et expert·es interviewé·es. Pour son étude sur la médiation numérique dans les musées publiée en janvier 2026, l’agence culturelle Correspondances Digitales frappe fort. Retour sur les principaux enseignements.

Après une forte visibilité de la médiation numérique pendant la crise sanitaire, où en est cette pratique ? Dans un contexte où la démarche éco-responsable des musées est essentielle, quelle durabilité du numérique ? Alors que les politiques publiques se désengagent des budgets muséaux, le déploiement du numérique est-il toujours une priorité ? Face à ce constat de « polycrises », Antoine Roland, fondateur de l’agence culturelle Correspondances Digitales, a lancé une vaste étude sur les durabilités de la médiation numérique dans les musées, sous la responsabilité scientifique d’Olivier Aïm.

L’étude a été commandée par l’Observatoire des patrimoines de l’Alliance Sorbonne Université, et fait office de recherche inaugurale pour son think tank Opus Source. Antoine Roland et son équipe (Sofia Saa, Vincent Mathiot, Charlotte Baugé) ont rencontré une vingtaine de professionnel·les du secteur muséal. « Nous avons échangé avec des professionnel·les emblématiques, représentatif·ves d’une diversité territoriale, de taille d’institution, de modèles de gouvernance, de collections… », précise l’expert lors d’un entretien. Il s’est également appuyé sur une dizaine d’entretiens d’acteur·rices des réseaux professionnels : OCIM,AGCPPF,ICOM, les ministères des Armées et de la Culture ou encore des DRAC. Enfin, ces entretiens ont été éclairés par le regard de quatre universitaires : la maîtresse de conférences en sciences de l’information et de la communication Jessica de Bideran, le spécialiste de la gestion des musées François Mairesse, le docteur en informatique et spécialiste de l’informatisation des archives Bruno Bachimont et la maîtresse de conférences en sciences de l’information et de la communication Éva Sandri, pour un regard «plus technocritique sur les injonctions portées par le numérique », présente Antoine Roland. Une vision la plus complète possible établit ainsi un panorama des initiatives, avant d’analyser leurs durabilités.

Classifier les formes de médiations numériques

Le premier volet de l’étude est consacré au panorama des offres in situ. « En fonction des différentes typologies de musée, les approches ne sont pas les mêmes, résume Antoine Roland. Les moyens à disposition, notamment en ressources humaines, les leviers de financements (mécénat, co-production) diffèrent largement d’une institution à une autre. » Ce constat posé, l’expert en innovation dresse une classification des différentes initiatives. Au gré des utilisations, la médiation numérique peut servir d’outil d’accueil et d’accompagnement ; étendre l’accès à d’autres sources, notamment dans une volonté de dépasser les limitations d’espace ; expliciter les phénomènes complexes ou recontextualiser un objet ; restituer un objet dans son contexte d’origine ; créer une approche ludique pour jouer avec le visiteur ; ou encore proposer une approche multisensorielle. « Comment restitue-t-on les odeurs du 17èmesiècle ou comment propose-t-on une archéologie sonore en restituant des sons disparus », problématise Antoine Roland. C’est notamment le cas d’Odeuropa, un projet européen pour collecter des informations numériques sur notre héritage olfactif. Le Musée Branly a quant à lui imaginé un parcours sonore pour donner un sens supplémentaire aux œuvres.

Le numérique peut également servir à personnaliser les parcours, selon les données de préférence disponibles. Le spécialiste émet tout de même des réserves à cette utilisation. « Ça casse toute action de démocratisation culturelle. On vient vous servir ce que vous attendez et ça interroge sur le rôle des musées. » La réalité virtuelle peut également servir davantage de création que de médiation, distingue Antoine Rolland. « Ça peut par exemple être l’interprétation immersive d’une œuvre par un·e artiste  » illustre-t-il. Exemple avec l’obsession des Nymphéas, développée en 2018.

Confronter les pratiques aux enjeux de durabilité

Ce panorama quasi exhaustif posé, le second volet s’attarde à identifier les défis auxquels font face les musées aujourd’hui. Là encore, Antoine Roland adopte une approche méthodique pour recenser les enjeux. « On a regardé les exemples inspirants. Il nous semblait important de porter un regard optimiste pour voir ce qui pouvait être fait », présente l’expert. Il identifie en premier lieu la nécessité deconcevoir pour durer. Ici, il convient de mieux prendre en compte les usages et pratiques des publics, notamment via la co-conception. Antoine Roland a ainsi observé des ateliers visiteurs dans des institutions telles que le Musée Dobrée à Nantes ou le Louvre-Lens. La sobriété numérique est aussi un levier important de cette conception durable. Il s’agit ici de faire le choix de matériaux plus robustes, d’utiliser du matériel dans une logique de multiusage, voire de mettre en place une ressourcerie.

Musée Dobrée

Second enjeu important pour des pratiques durables, la collaboration. Antoine Roland cite l’exemple du réseau des musées de Nouvelle-Aquitaine Aliénor, qui a numérisé en 3D les collections de ses membres. Le réseau a ensuite créé un portail en ligne et accompagne les musées pour la mise en place in situ de ces modélisations 3D. Cette collaboration implique d’avoir une vision large sur la typologie d’acteurs avec lesquels les musées pourraient nouer des partenariats : entreprises, collectivités, écoles… Il mentionne le Musée Fabre à Montpellier. L’institution collabore avec l’école d’arts numériques ArtFX, a établi des mécénats de compétence avec le groupe Altran et réalise des coproductions avec le studio de réalité virtuelle Lucid Realities.   

Autre pilier pour des pratiques durables : l’évaluation des projets. « Beaucoup d’études sont faites autour de la réception, mais il y a très peu d’études collectives qui permettent de savoir à l’échelle de plusieurs musées ce qui marche ou non, quelles sont les pratiques développées au niveau global. Il faut mutualiser les résultats, faire des méta-recherches. C’est la raison d’être de cette étude », pose Antoine Roland. En 2024, le Service des musées de France a interrogé 900 musées, sur les 1200 du territoire français. Parmi eux, 30% disposent de bornes interactives et 45% ont audioguides et appli de visite. La pratique du numérique est donc déjà largement répandue. « Ce sujet draine énormément de réflexion structurelle sur la place des musées dans la société d’aujourd’hui. »

 Pour consulter l’étude en deux volets.

Elsa Ferreira

Elsa Ferreira

Journaliste depuis une dizaine d’années, Elsa est spécialisée en technologie et culture. Adepte des contre-cultures, elle observe et décrypte l’impact des technologies sur la société. Elle collabore régulièrement à des magazines tels que Makery, Pour l’Éco ou L’ADN.