Un dépôt légal des œuvres XR en réflexion du côté de la BnF

Article publié le 17 mars 2026

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Creative commons

La BnF, en partenariat avec plusieurs acteurs de la XR, expérimente le dépôt légal des œuvres en réalité étendue. Mais à quoi sert réellement ce dispositif appliqué aux créations immersives ? Entre catalogage, conservation et découvrabilité des œuvres, retour sur les enjeux de ce chantier inédit.

Dans les bâtiments de la Bibliothèque nationale de France (BnF), à l’abri des regards du grand public, les collections du dépôt légal. Celui-ci est une obligation légale qui s’impose à tous les éditeurs. « Les documents imprimés, graphiques, photographiques, sonores, audiovisuels, multimédias, quel que soit leur procédé technique de production, d’édition ou de diffusion, font l’objet d’un dépôt obligatoire, dénommé dépôt légal, dès lors qu’ils sont mis à la disposition d’un public », dispose le code du patrimoine. Depuis 2021, la loi Darcos est venue consolider la définition, notamment pour y intégrer les documents numériques.

Collecter dans un contexte mouvant

L’un des enjeux majeurs du dépôt légal est la conservation et le catalogage. Dans le contexte mouvant de la XR, où les supports de lecture et les standards sont en constante évolution, la tâche est ardue. « La conservation aime la stabilité », reconnaît Élodie Bertrand, coordinatrice du dépôt légal multimédia de la BnF. « Ce qu’il y a de plus compliqué mais aussi de plus intéressant est que nous sommes sur des domaines en perpétuelle innovation. Il peut y avoir un décalage entre les formats sur lesquels on commence à avoir des modalités de dépôts et la réalité. Au moment où on trouve des solutions, il y a de nouveaux dispositifs. Il s’agit donc de déterminer les types de formats qu’on peut accepter et dont on a les garanties qu’on sera en mesure de les conserver et de les restituer. »

L’institution a conscience de l’intérêt d’archiver ces créations volatiles. La bibliothécaire prend pour exemple l’ère des webdocumentaires. Au tournant des années 2000 à 2010, les studios étaient dans des conditions de productions et économiques tendues et n’avaient pas le temps de se poser les questions de l’archivage. Lorsque Flash a disparu, la principale infrastructure de lecture de ces formats hybrides s’est écroulée. « Beaucoup de ces œuvres ont été perdues », regrette Élodie Bertrand.

La possibilité d’une plus grande granularité

Pour les éditeurs, l’obligation de dépôt légal conditionne le versement de certaines aides du CNC. Or, pas toujours facile d’entrer dans les cases. C’est aussi l’objet de l’évolution de la plateforme : fluidifier les démarches. La difficulté, souligne Elodie Bertrand, est qu’il existe un seul formulaire  pour tout ce qui relève de la catégorie du  document multimédia, et avant tout sur support physique. Par ailleurs, « certains types d’éditeurs ont plusieurs types de documents, il était donc plus simple de faire un portail d’accès unique », justifie-t-elle. Ainsi, il convient de mettre tout le monde d’accord. « Pour certains acteurs, le formulaire apparaît déjà contraignant, là où des acteurs aimeraient aller plus loin dans le détail, soupèse Elodie Bertrand. Il faut donc trouver comment répondre à la demande de celles et ceux qui voudraient en avoir plus et celles et ceux qui nous disent que c’est déjà trop. » Sans compter que les mentions obligatoires qui doivent figurer sur la déclaration de dépôt légal sont fixées par arrêté.

En concertation avec les acteurs du secteur, dont l’association des producteurs·ices d’expériences numériques PXN, la BnF a opté pour élargir la possibilité d’élargir le champ des métiers impliqués à des fonctions spécifiques à la création multimédia, non prévus jusque-là par le dépôt légal : game narrative designer, l’animateur 3D… En attendant l’arrivée d’une nouvelle interface, il a été convenu que la fenêtre de commentaire serait utilisée par le déposant qui aimerait détailler davantage les crédits créations. Un compromis « pour ne pas se contenter du nombre de fonctions limitées qui avaient été choisies et ne pas confronter le déposant à un menu déroulant trop long et potentiellement décourageant », explique Elodie Bertrand. Il a aussi été décidé de laisser la possibilité aux éditeurs de déposer des éléments complémentaires, capables de renseigner le contexte de l’œuvre: le scénario, une vidéo explicative du déroulé, un manuel d’installation ou encore les conditions d’accessibilité. Pour les œuvres les plus complexes, difficiles à faire entrer dans le champ du dépôt légal, la BnF a travaillé avec le CNC pour fournir une attestation levant l’obligation de dépôt. La plateforme de la BnF, développée au début des années 2010 doit faire prochainement l’objet d’évolutions.

Pour les acteur·rices des ICC, l’enjeu de l’archivage

Si les acteur·rices de la XR s’attachent à entrer le détail de leurs œuvres lors du dépôt légal, c’est qu’ils considèrent la démarche comme une opportunité d’archivage. « Que peut-on transmettre aux chercheurs·euses et étudiants·es en art numérique qui puissent servir et valoriser la bonne compréhension de nos œuvres ?, interroge ainsi François Klein, co-fondateur et président de Digital Rise, société de production de contenu immersif et membre de l’association des producteurs·ices d’expériences numériques PXN. Si dans 5 ans un·e doctorant·e fait une thèse sur l’évolution de l’engagement des publics dans les expériences numériques, comment peut-iel accéder à notre œuvre pour en comprendre la démarche créative des auteurs et les mécanismes ? » Mêmes considérations du côté de Marc Lopato, co-fondateur de Diversion, agence spécialisée dans les installations et événements immersifs. En tant que prestataires et distributeurs, les équipes de Diversion voient passer de nombreuses œuvres immersives. « C’est dommage que les créateurs n’aient pas accès à ces œuvres, pour connaître l’histoire de la réalité virtuelle mais aussi savoir ce qui a été fait, ce qui a marché ou non. Il y a une valeur pour le futur de l’industrie. » Diversion a aujourd’hui une base de données de plusieurs centaines d’œuvres mais n’a pas trouvé le temps, ou l’argent, pour la rendre accessible. « Ce sont des choses importantes qu’on aimerait faire mais nous sommes une petite entreprise avec un modèle économique très fragile. »

Cette nécessité d’archivage est partagée par Elodie Bertrand. « C’est bien [le rôle du dépôt légal] tel qu’il est précisé dès le 1er article relatif au dépôt légal dans le code du patrimoine (article L131-1) : « le dépôt légal est organisé en vue de permettre la collecte et la conservation des documents » ainsi que leur « consultation ». Nous avons tout à fait conscience que ces œuvres peuvent intéresser aussi bien les chercheurs que les professionnels et nous cherchons justement à leur donner les moyens d’en écrire et d’en connaître l’histoire. ».

Elsa Ferreira 

Elsa Ferreira

Journaliste depuis une dizaine d’années, Elsa est spécialisée en technologie et culture. Adepte des contre-cultures, elle observe et décrypte l’impact des technologies sur la société. Elle collabore régulièrement à des magazines tels que Makery, Pour l’Éco ou L’ADN.