Quelle souveraineté numérique pour la création ?
Article publié le 3 avril 2026
Temps de lecture : 8 minutes
Article publié le 3 avril 2026
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Dans un contexte géopolitique tendu, la souveraineté numérique s’est imposée comme un mot d’ordre. Régulièrement invoquée dans les appels à projets France 2030, elle est aussi l’objet d’un Observatoire lancé fin janvier par le gouvernement. Mais en matière de création, quelle souveraineté est-elle possible ?
Le constat de notre dépendance numérique est accablant : « L’Europe importe non seulement les matières premières essentielles à ses industries numériques mais elle ne maîtrise pas non plus les étapes industrielles les plus sensibles de leur transformation, et à la fin est même dépendante de logiciels étrangers » explique L’usine digitale. L’article détaille, chiffres à l’appui : l’Europe représente moins de 10% de la production mondiale de semi-conducteurs, la Chine concentre près de 70% de l’extraction mondiale de métaux critiques nécessaires à l’électronique, et 80% des dépenses européennes en logiciels et services cloud à usage professionnel sont réalisées auprès d’entreprises américaines. Pourtant, lors du lancement de son Observatoire, le gouvernement français évoque l’ambition d’une souveraineté numérique européenne « devenue un enjeu majeur de compétitivité, de sécurité et de résilience ». Et dans cette bataille, la culture semble avoir un rôle à jouer !
Dans un article paru début 2025 dans XRMust, intitulé “Peut-on s’émanciper des Big Tech”, il était déjà question d’analyser les types de dépendances et les alternatives viables dans le domaine de la XR. Pour Maxime Touroute, la souveraineté des outils – autrement dit des logiciels – « n’est pas envisageable à court terme, et sera un travail de longue haleine ». Artiste numérique et ingénieur informatique, c’est en connaissance de cause qu’il en témoigne, ayant régulièrement les mains dans les lignes de code. Pourtant, créer des logiciels souverains permet « d’avoir le contrôle et de pouvoir les faire évoluer tels qu’on l’entend », évoque-t-il. Parmi ceux qu’il développe avec son équipe, il y a Revy : une boîte à outils conçue pour la création d’expériences culturelles en réalité augmentée, utilisée par des artistes, musées et structures culturelles (création, médiation, patrimoine…). Un logiciel partagé, incrémenté par les dizaines de projets qu’il a servis : « Chaque projet vient compléter le gâteau commun », vulgarise l’ingénieur informatique. Une solution mutualisée qui rend l’accès à ces technologies accessible – aussi bien techniquement que financièrement – tout en créant du commun. « La construction de plateformes souveraines répond [également] à une nécessité de pérennité des œuvres et à un enjeu de conservation », ajoute-t-il. Pour exemple, il cite l’application de réalité augmentée Meta Spark, fermée en janvier 2025. Une solution « no code » qui a laissé plus d’un·e créateur·ice sur le carreau. Pour autant, il est lucide et note une limite de son autonomie, du fait de l’utilisation de briques technologiques de bas niveaux – des lignes de code fondamentales – développées par les grosses entreprises américaines et disponibles en open source. « Certains des ingrédients de base de notre gâteau viennent des GAFAM », explique-t-il, faisant état d’un « travail colossal » qu’il n’aurait pas les moyens de réaliser. Le soutien du programme France 2030, au projet Revy, a néanmoins permis de financer des temps d’ingénierie, en complément des projets, et permis d’identifier les dangers potentiels pour « développer du code résilient ».

Interrogé quant au lancement de l’Observatoire de la souveraineté numérique, Clément Beaune concède qu’« une souveraineté strictement française apparaît difficilement atteignable si on l’entend comme une indépendance complète vis-à-vis des géants américains », pour mieux affirmer : « L’enjeu est donc de soutenir les filières françaises et européennes là où elles existent, de consolider les capacités stratégiques sur les segments critiques et, en parallèle, de réduire les risques et vulnérabilités associés aux dépendances inévitables ». Pour le Haut-commissaire à la Stratégie et au Plan, la souveraineté se construira donc « maillon par maillon » par la sécurisation du matériel et des infrastructures physiques, la maîtrise des logiciels et des couches applicatives, et par la maîtrise des données, en particulier des données sensibles.
En matière de souveraineté numérique, Maxime Touroute identifie une autre piste, prenant corps dans le propos artistique. Il s’appuie ici sur le projet Latency, développé avec la chorégraphe Natacha Paquignon, pour lequel une IA a été développée à la main«afin d’être le plus indépendants possible des plateformes », explique-t-il. Travailler autrement, proposer « une autre vision d’une œuvre technologique », par le détournement même des technologies, est au cœur des motivations de cette création numérique.
« Il y a aussi beaucoup d’innovations d’usage qui découlent de projets de création », ajoute le créateur. Pour exemple, son logiciel Audio Broadcaster développé pour la création Smart Faune, aujourd’hui utilisé en audiodescription live, visites guidées ou encore pour des parcours sonores. « À l’échelle de projets artistiques, nous pouvons être pleinement souverains et ainsi reprendre la main », affirme l’artiste numérique. Pour Fabrice Casadebaig, conseiller culture au sein du Secrétariat général pour l’investissement, sous l’autorité du Premier Ministre : « La souveraineté culturelle passe par la capacité à susciter de nouveaux récits et à pouvoir les concevoir et les diffuser en maîtrisant les outils technologiques ». Ainsi, la notion de « souveraineté culturelle et technologique » est intégrée au volet Culture de France 2030, tout particulier au dernier appel à projet “Transition numérique et appropriation de l’IA” pour s’assurer que les projets soutenus profite à des entreprises « qui ne sont pas contrôlées par des intérêts extra-européens » et où les solutions technologiques souveraines sont privilégiées. La France a-t-elle des atouts spécifiques à développer en la matière ? « Plutôt deux fois qu’une ! », répond-t-il, mentionnant « un écosystème technologique dynamique, et des artistes et des institutions culturelles qui se projettent dans l’avenir ». Il ajoute : « L’un des enjeux majeurs de France 2030 est de faire travailler ensemble ces mondes qui s’ignorent trop souvent, au profit de la promotion de notre modèle culturel mais aussi de la croissance et de l’emploi ».
Et si la souveraineté numérique est une « condition d’une démocratie en bonne santé », Clément Beaune note que « les avancées européennes récentes (RGPD, DSA, DMA, AI Act, espace européen des données de santé), portées notamment par la France, traduisent l’affirmation d’un modèle européen d’éthique visant à mettre la technologie au service des droits fondamentaux et de l’intérêt général ». Une approche qui semble parfois manquer de pragmatisme, comme le pointe Julien Nocetti, chercheur associé à l’Institut français des relations internationales (IFRI) et au centre Géopolitique de la Datasphère (GEODE) : « En Allemagne ainsi que dans les pays baltes ou scandinaves, il existe une difficulté à appréhender la vision française de la souveraineté numérique, qui reste globalement assez conceptuelle. (…) L’absence d’acteurs numériques européens de premier plan conduit l’UE à défendre un modèle spécifique de société numérique autour de valeurs (protection des données personnelles, concurrence loyale, fiscalité suffisante…) dont la dimension défensive est parfois perçue comme une forme d’anti-américanisme ».
En prolongement de cet article, le think tank Renaissance numérique pointe un angle mort en matière de souveraineté numérique : « L’Europe investit massivement dans les infrastructures et les modèles d’IA, mais ne consacre que des miettes à celles et ceux qui doivent les utiliser ». En effet, on estime à près de 16 millions, le nombre de personnes en France éloignées du numérique, soit 30% de la population. Jean-François Lucas, délégué général de Renaissance Numérique, défend la nécessité d’un développement de la « littératie numérique » soit l’aptitude à comprendre et à utiliser les technologies dans la vie courante. L’organisation invite finalement à croiser IA, inclusion et littératie numérique pour constituer la fameuse « troisième voie » européenne : « Une souveraineté numérique qui ne serait pas seulement affaire de serveurs, de centres de données ou de champions industriels, mais de pouvoir d’agir concret pour les citoyens », afin d’éviter que « ce mot ne concerne que les gouvernements et les industriels ». En matière de culture, la littératie numérique sera immanquablement un enjeu d’accessibilité et de relations aux publics.
Julie Haméon