Les relations entre art, technologies et industries militaires (1/2) : participations involontaires, partenariats et collusions

Article publié le 9 mars 2026

Temps de lecture : 12 minutes

Alain Josseau - Automatic War

Alors que l’industrie de la défense s’inscrit au cœur des priorités nationales, les conflits, eux, ont changé de nature. Désormais, la guerre se fait aussi sur le terrain du numérique. Or, nombre d’outils aujourd’hui mobilisés par les artistes (IA, robotique, VR) entretiennent des liens structurels avec le secteur militaire. Ce constat n’est pas unilatéral : les industries culturelles et créatives participent aussi, parfois malgré elles, à l’élaboration de technologies militaires. Quels sont donc ces points de contact ? Quels transferts technologiques ou  glissements symboliques s’opèrent ? Ce premier article aborde différentes formes de coopération, volontaire ou non. 

À première vue, tout semble opposer art et industries militaires. Comment établir un lien entre un milieu – que l’imaginaire collectif associe volontiers à une posture critique – et un autre, perçu comme l’incarnation même des conflits ? Et pourtant, l’histoire révèle une relation plus complexe qu’il n’y paraît. Le rôle central des artistes dans la propagande de guerre est bien documenté, de l’Antiquité aux conflits contemporains. Mais l’on connaît peut-être moins les collaborations plus techniques, entre artistes et industries militaires. Des interventions qui dépassent le registre symbolique pour s’inscrire au cœur même des dispositifs de l’armée. 

L’artiste et géographe Trevor Paglen, dont une grande partie du travail interroge les infrastructures invisibles du pouvoir militaire (Limit Telephotography ou Code Names of the Surveillance State), recense sur son site une série d’articles consacrés aux opérations psychologiques, les PSYOPS. Il y évoque notamment l’ “Armée Fantôme”, une unité secrète de la Seconde Guerre mondiale composée de peintres, de designers et d’architectes, parmi lesquels Ellsworth Kelly, Art Kane ou encore Bill Blass. “Leur mission consistait à mener des opérations de désinformation à grande échelle”, écrit Trevor Paglen. Cette armée d’artistes concevait et déployait des chars gonflables et du matériel de combat factice afin de tromper les opérations de reconnaissance nazies. Elle utilisait également d’imposants haut-parleurs pour simuler le déplacement de divisions blindées inexistantes à travers la campagne, ou mettait en scène l’apparition de faux généraux dans des lieux stratégiques. Par la ruse et la tromperie, l’unité fabriquait ainsi une réalité alternative. Une technique, aujourd’hui réactualisée par l’usage de deepfake dans les conflits.

Une évolution des technologies (numériques) militaires

Ces dernières décennies, les technologies militaires ont profondément évolué sous l’effet du numérique et de l’électronique, notamment dans le champ de l’imagerie – infrarouge, photogrammétrie, optimisation par intelligence artificielle – regroupé dans le champ de l’optoélectronique. “Les premières images en 3D ou thermiques sont d’abord inventées pour un usage militaire”, rappelle Alain Josseau, dont le travail s’attache à analyser les images de guerre. “Ce sont des technologies et des esthétiques qui ont ensuite pleinement intégré l’univers de l’entertainment, comme les télé-réalités où l’infrarouge est constamment utilisé.” Ce constat vaut également pour les images captées par drones ou satellites, des vues aériennes autrefois réservées au champ militaire, désormais banalisées dans l’ensemble de la production audiovisuelle. Dans Eye/Machine I, II, III (2000-2003), Harun Farocki s’intéresse justement aux évolutions de l’imagerie initialement développées à des fins militaires et qui contribuent désormais à l’autonomie des machines dans le domaine civil.

L’artiste Mishka Henner montre dans Fifty-One US Military Outposts, une série d’images satellites capturées depuis Google Earth, comment la caméra est supplantée par les infrastructures de surveillance mondiales. Ce travail artistique illustre un changement notable dans la manière dont les artistes peuvent travailler avec les cartographies numériques : “s’approprier les mêmes outils de vision utilisés par les États et les entreprises pour créer des contre-cartes de la visibilité” explique l’artiste sur son site web. Ce retournement des armes contre ses développeurs s’observe à d’autres endroits, par exemple avec l’ONG Forensic Architecture qui dénonce, grâce à un panel de technologies de l’image, les violences d’États et les crimes de guerre. 

Cette porosité entre sphère militaire et sphère civile n’a rien d’exceptionnel : elle traverse d’autres secteurs stratégiques tels que la santé, les transports ou l’énergie. Dans certains pays, la recherche est même structurée pour organiser ces circulations entre défense, universités et industries. Aux États-Unis, la Defense Advanced Research Projects Agency (DARPA) en constitue un symbole : l’agence finance des programmes transversaux dont certains, comme ARPANET, l’ancêtre d’internet, ont durablement transformé l’espace civil. Cette imbrication entre technologie et défense a une résonance particulière avec la généralisation de l’intelligence artificielle dans les usages quotidiens, y compris artistiques. Le projet AI War Cloud de l’artiste-chercheuse Sarah Ciston met en lumière la complexité de ces réseaux d’interdépendance. À travers une infographie interactive, elle cartographie des centaines de liens entre géants de la tech, États et organisations militaires. On y observe par exemple qu’Anthropic, développeur du modèle Claude, est lié à Palantir Technologies, entreprise travaillant notamment avec l’agence américaine U.S. Immigration and Customs Enforcement (ICE), l’ensemble de ces entités partageant des connexions capitalistiques ou stratégiques avec l’entrepreneur réactionnaire Peter Thiel. À travers cette cartographie, Sarah Ciston interroge notre responsabilité individuelle et collective : quelles sont les implications éthiques, pour les concepteurs comme pour les utilisateurs, lorsque les outils d’intelligence artificielle participent à des dispositifs susceptibles d’avoir des conséquences létales à grande échelle ? Son travail montre également comment ces technologies, après avoir été expérimentées dans des zones de conflit, peuvent être redéployées au sein même des sociétés qui les ont conçues.

Sarah Ciston – AI War Cloud

Participations involontaires des artistes 

Cette évolution générale vers le numérique conduit logiquement le secteur militaire à s’intéresser aux artistes qui maîtrisent ces outils, aux usages qu’ils expérimentent et aux données qu’ils génèrent. En septembre 2025, l’artiste iconoclaste de la création immersive Adelin Schweitzer publiait un édito dans HACNUMedia, alertant sur le tournant militaire pris par l’immersif, autrement appelé XR. “Pendant qu’en Europe on rêve encore d’un métavers citoyen et d’immersions culturelles, Meta équipe déjà l’armée américaine.” Cette remarque renvoie à l’annonce, en mai 2025, d’un partenariat entre Mark Zuckerberg et Palmer Luckey, fondateur d’Oculus et désormais dirigeant d’Anduril Industries, entreprise majeure du secteur de l’armement aux États-Unis. Le métavers, présenté comme un espace de rencontre et de jeu, se trouve ainsi reconfiguré en outil stratégique. Le métavers “qui était vendu comme un futur de rencontre et de jeu devient un outil de contrôle et de combat” s’alarme Adelin Schweitzer, “Chaque geste, chaque interaction produite en XR, qu’il soit lié au divertissement ou à la création artistique, alimente d’immenses bases d’entraînement. (…) Ces données, collectées sous prétexte d’améliorer nos expériences, servent aussi à calibrer des modèles destinés au militaire : simulation de comportements, anticipation des mouvements, optimisation des réactions.” Dans ce contexte, la pratique artistique en XR ne peut être pensée indépendamment des infrastructures technologiques qui la soutiennent. Elle s’inscrit dans un écosystème industriel sans que leurs finalités convergent pour autant. 

Des partenariats assumés avec le secteur de l’armée

À l’inverse des artistes de la XR qui sont liés, à leur insu, à l’industrie militaire, d’autres créateurs s’engagent volontairement dans des programmes liés à la défense, notamment sur le terrain prospectif et celui des imaginaires. Lancé en 2019 en France par l’Agence de l’innovation de défense, le programme Red Team, inspiré d’initiatives similaires aux États-Unis, s’inscrit dans cette dynamique. Piloté par l’Université Paris Sciences et Lettres, il associe des auteurs de science-fiction, parmi lesquels Romain Lucazeau ou Laurent Genefort, ainsi que des dessinateurs, à des experts militaires. L’objectif est d’imaginer les menaces susceptibles de viser la France et ses intérêts à l’horizon des prochaines décennies. Huit scénarios ont ainsi été publiés jusqu’en 2022. En 2025, le programme RADAR lui succède, sous le slogan “Qui veut la paix prépare le futur”. Il élargit le dispositif en réunissant artistes (Alvaro Bernis, Benjamin Tejero, Natacha Picajkic…), journalistes, industriels et forces armées autour de scénarios prospectifs, souvent dystopiques, tels que celui d’une “souveraineté augmentée. Les technologies numériques y occupent une place centrale comme cette hypothèse d’optimisation algorithmique de trajectoire de missiles par la mobilisation des citoyen·nes. Fin 2024, l’annonce d’un musée immersif RADAR par Emmanuel Chiva, délégué général pour l’armement, confirmait la volonté d’inscrire ces dispositifs dans l’espace culturel (ndlr : depuis cette communication, aucune nouvelle annonce n’a été faite à ce sujet). 

Capture d’écran – programme RADAR

Plus pragmatiques sont aujourd’hui les liens qui se nouent entre l’enseignement supérieur et l’industrie militaire comme le financement des établissements par des industriels, comme SAFRAN et les Arts et Métiers à Paris. Sur le Campus des métiers et des qualifications d’excellence – Images et Design Hauts-de-France, cette articulation se matérialise par des projets concrets. “Le campus participe à un dispositif intitulé École-Entreprise, piloté par le Mouvement des entreprises de France (MEDEF Grand Lille). En son sein, une délégation dédiée à la défense s’est constituée : des entreprises ont mutualisé leurs compétences au service de ce secteur. Cela concerne des savoir-faire technologiques – cybersécurité, électromécanique, textiles innovants, systèmes embarqués, intégration de l’intelligence artificielle – mais aussi des expertises logistiques ou en gestion de crise” explique Christophe Cellier, directeur opérationnel du campus qui préfère avant tout parler de “secteur de la Défense”, rappelant que la mission première de l’école est “d’abord humaniste”. La désindustrialisation aurait, selon son analyse, fragilisé certains savoir-faire stratégiques et distendu les liens entre armée et tissu économique local. “Dans le cadre de la stratégie du campus images et design validée récemment par le Comité régional pour l’emploi (CORE) mon rôle consiste à retisser ce maillage dans le domaine du design industriel : identifier les compétences, les formations et les entreprises capables de contribuer à la réalisation d’un démonstrateur technologique applicable notamment à la Défense selon ses critères de maturité technologique.” Un autre exemple de partenariat  réside dans les appels à projets émis par le ministère de la Défense. Ceux-ci ont un objectif d’innovation dite “duale”, susceptible de trouver des applications à la fois civiles et militaires. Le Campus des métiers et des qualifications d’excellence Images et Design Haut-de-France, travaille actuellement à un appel à projets portant sur la notion de corps augmenté (en partenariat avec l’ENSCI – Les Ateliers dans le cadre de l’appel à manifestation d’intérêt “Compétences et métiers d’avenir” Design et Conception des Transitions de France 2030). “Nous avons choisi d’explorer le champ de la danse augmentée et du tech wear avec des centres de formation des Hauts-de-France (ndlr : le projet a été baptisé CAPOIERA). Dans ces dispositifs, il s’agit de démontrer l’innovation dans un contexte artistique, ici la danse, avant d’envisager une éventuelle transposition vers la Défense quand la preuve du concept sera établie. La présence des créatifs est déterminante : ils permettent d’interroger les usages et de réaliser un pas de côté. » Dans ces configurations, l’expérimentation artistique devient donc un terrain de recherche inattendu. “Les écoles doivent tenir un discours de vérité. Aujourd’hui, les designers ne peuvent pas vivre uniquement d’une posture strictement créative . Notre rôle consiste à repositionner le design  dans un écosystème plus large, où il dialogue avec des enjeux économiques, technologiques et sociétaux” conclut Christophe Cellier. 

CAPOIERA – crédit Images et Design Hauts-de-France

Ces multiples porosités entre sphère militaire et création artistique rappellent qu’au-delà de toute posture moralisatrice, l’enjeu central demeure celui de la transparence. Car ce qui se joue en arrière-plan ne relève pas seulement de stratégies industrielles ou d’innovations techniques : il engage des responsabilités, individuelles et collectives, au cœur même de notre environnement technologique. Un second article, intitulé Les relations entre art, technologies et industries militaires : espaces critiques et artistiques, analysera plus en détail les positions adoptées par les artistes numériques face à cette guerre technologique. Il examinera comment leurs pratiques dévoilent les stratégies et infrastructures militaires, détournent les armes de guerre, et contribuent à éclairer notre compréhension des mutations des conflits. 

Adrien Cornelissen

Adrien Cornelissen

Au fil de ses expériences, Adrien Cornelissen a développé une expertise sur les problématiques liées à l’innovation et la création numérique. Il a collaboré avec une dizaine de magazines français dont Fisheye Immersive, XRMust, Usbek & Rica, Nectart ou la Revue AS. Il coordonne HACNUMedia qui explore les mutations engendrées par les technologies dans la création contemporaine. Adrien Cornelissen intervient dans des établissements d’enseignement supérieur et des structures de la création.