IA. Et moi, et moi, et moi
Article publié le 12 avril 2026
Temps de lecture : 4 minutes
Article publié le 12 avril 2026
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En l’espace d’un peu plus de trois ans, le sujet IA a basculé du domaine réservé à la sphère publique. Nous sommes passés du magazine pro-tech Wired aux rayons de la FNAC. Ce n’est plus l’apanage de quelques spécialistes notamment depuis le succès du poisson rouge de Bruno Patino et la recette est bien en place : un discours accessible d’un intérêt souvent relatif et un relai média adapté à l’épaisseur du sujet et à la voilure de l’auteur ou l’autrice.
L’IA est devenue un filon littéraire et médiatique (Mathilde Saliou, Marion Carré, Mathieu Corteel, Gérald Bronner, Luc Julia, Luc Ferry, Mazarine Pingeot, Norman Ajari…) mais la ligne de départ n’est pas la même pour tout le monde et les plus engagés (C&F, Divergences, UV, Zulma…) ne sont généralement pas assez représentés. La prime ira assez logiquement à celles et ceux qui sont déjà bien identifiés. Malheureusement, on entendra plutôt Asma Mhalla (Cyberpunk, Seuil) ou Raphaëlle Bacqué (Nos nouveaux maîtres, Albin Michel) qu’Olivier Tesquet et Nastasia Hadjadji (Apocalypse Nerds, Divergences).
Vient le moment de parler un peu du dernier essai d’Eric Sadin (Le désert de nous-mêmes, L’échappée) qui creuse son sillon avec constance. Mais à force de se penser comme celui qui éclaire, il se coupe des dynamiques collectives pourtant indispensables pour penser et affronter les transformations en cours. Or, face à l’IA, c’est précisément de cette pluralité de voix, de pratiques et de savoirs situés dont nous avons besoin. Pas seulement celles qu’il a réuni le 10 février 2025 à son contre-sommet de l’IA. Il distribue les mauvais points, ironise sur les artistes et affirme que « la culture, en tant que découverte d’autrui, ne fait plus partie de l’horizon majoritaire », que l’esthétique est en désuétude et que le « véritable geste artiste » consisterait à refuser purement et simplement ces technologies.
Sa posture morale auto-centrée manque cruellement de modestie et fait de lui ce qu’il dénonce. Dans un contexte d’hubris généralisée qui intrique ego-trip, crise climatique et environnementale, fascisme et technologies numériques, notre besoin est collectif. Au risque de lui déplaire, il n’est pas le seul à travailler. Des collectifs, des artistes, des chercheur·euses, des structures culturelles, des universités, des collectivités, institutions produisent des analyses, des œuvres et des dispositifs critiques. Pour parler uniquement de ce semestre, citons l’ouvrage Penser l’intelligence artificielle – Enjeux philosophiques, politiques et culturels de l’automatisation numérique (Presses du réel) ou Désobéissance algorithmique d’Adam Basanta (Sporobole et Juste Titre) et de nombreux événements partout en France : la Sorbonne présente La Semaine des Arts et Médias ; l’Université Polytechnique Hauts- de-France « l’Intelligence Artificielle et le dess(e)in scénique du Corps » ; le Cube Garges une Journée IA x Recherche Création en mars ; Fisheye Immersive et la BNF le festival NOUS ; la ville du Havre le festival Les Révélations en avril, etc.
N’allons pas plus loin, car il ne s’agit ici que d’illustrer une partie visible du travail mais qui semble nécessaire d’affirmer. En revanche, jouer collectif, c’est aussi jouer hors de notre pré-carré, pour ne pas risquer de se corneriser.
IA. Et nous, et nous, et nous.
Luc Brou