Eco-diffusion : des solutions pour réduire l’empreinte écologique des œuvres
Article publié le 5 janvier 2026
Temps de lecture : 12 minutes
Article publié le 5 janvier 2026
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Après l’éco-conception – soit réduire l’empreinte carbone d’un objet dès sa fabrication – voilà que l’éco-diffusion fait son apparition. L’idée : mettre en place des procédés pour que la diffusion de l’œuvre soit la plus légère possible. Tour d’horizon des initiatives existantes.
« La culture, c’est d’abord la mobilité des personnes, des œuvres et des idées » estime Jean-Roch Dumont Saint Priest, directeur-conservateur du musée d’art moderne de Céret. Mais transporter œuvres et artistes a une empreinte carbone non négligeable. Petit à petit, artistes et institutions s’intéressent à des modes alternatifs de diffusions, tandis que certaines solutions techniques arrivent à maturité.
Gilles Jobin travaille ainsi depuis longtemps à la numérisation de ses œuvres chorégraphiques. En 2020, il crée La Comédie Virtuelle, un spectacle en live et en VR qu’il a pu présenter à distance au Festival du Film de Venise en pleine pandémie de Covid. Alors que les frontières se ferment, Gilles Jobin et sa compagnie expérimentent la collaboration à distance. Ils lancent alors Virtual Crossing, un projet collaboratif international qui vise à connecter simultanément des clusters d’artistes pour collaborer à distance. En 2021, l’artiste monte Cosmogony, un spectacle chorégraphique virtuel, capturé depuis son studio à Genève et qui peut être diffusé partout dans le monde et en live dans des salles de spectacles.
Au moment de la conception de ces spectacles, il n’était pas question “d’économiser des déplacements, reconnaît Gilles Jobin. Il s’agissait de rester vivants, de garder le contact et de rester actif”. Pourtant, le chorégraphe se rend compte qu’il a “transformé son activité” : presque comme un “effet secondaire”, sa compagnie ne prend plus l’avion. 60 performances dans plus de 25 villes plus tard, 200 000 km en avion ont été “non voyagés” par les six membres de l’équipe, soit une économie de plus de 200 tonnes de C02. Ce chiffre souligne la réduction radicale de leur empreinte carbone mais aussi le soin apporté à leur “écologie du corps”, évoque Gilles Jobin. “Quand on passe sa vie à voyager, on est tout le temps fatigués, on mange mal, on le paye cher et ça prend du temps.” Le rapport au public ne lui manque pas. “Performer n’est pas forcément avoir un public en face de soi. Ce sont deux médiums différents, ni mieux, ni moins bien, avec des plaisirs inédits.” Pour lui, “pas de différence entre un spectacle à distance et “en présence””, tranche-t-il.
La diffusion à distance nécessite néanmoins des règles. D’abord, il faut se soucier des fuseaux horaires. “Quand on diffuse en soirée à Los Angeles, il est 4 heures du matin en Suisse.” Ensuite, il faut un “pipeline techniquement robuste”. Pour créer à distance en direct avec des artistes connectés à l’autre bout du monde, Gilles Jobin a installé un réseau d’écrans via Zoom avec un ordi braqué sur la salle “pour avoir des retours les uns les autres”. La question du son était difficile à gérer : les artistes avaient des écouteurs sans fil et un système de discussion style Whatsapp tournait en parallèle.
Une installation DiY que l’on retrouve en version haute technologie à la Société des Arts Technologiques (SAT). Depuis sa fondation en 1996, la téléprésence est un l’un des piliers de l’institution, retrace Claire Paillon, conseillère en développement stratégique de la structure. En 1999, la SAT présentaitRendez-vous… sur les bancs publics, une installation qui mettait les citoyens de Montréal face à ceux de Québec, leur permettant d’échanger en temps réel. Depuis, l’organisme suit cette direction et a développé Scenic, un dispositif de collaboration audiovisuelle en téléprésence, qui permet aux artistes de collaborer en direct en plusieurs points du globe. Scenic fonctionne en réseau : pour se connecter avec des artistes en téléprésence, il faut que les deux parties aient une station. 28 sont aujourd’hui déployées, dont 25 au Québec, deux dans le reste du Canada, et une à Avignon, en France. Les lieux équipés portent principalement des projets d’arts vivants mais aussi en médiation culturelle et de conférences et formations. La SAT peut aussi louer la station et les heures d’équipes pour la mettre en place, pour une meilleure transportabilité les équipes techniques ont mis au point une station assez compacte pour passer dans la soute d’un avion. Les équipes développent également un système à partir de Raspberry Pi, embarqué et portable pour le rendre le plus petit, économe en énergie et accessible aux artistes individuels.
Parmi les projets réalisés avec Scenic, Bluff, une œuvre qui réunit trois interprètes dans trois villes différentes, connectés à trois publics. “Souvent, ils jouent comme s’ils étaient ensemble, décrit Claire Paillon. Parfois, ils quittent l’échelle humaine, se projettent dans une maison de poupée, font des gros plans. À ces moments, les artistes s’emparent de la technologie et explosent un peu les codes.” Autre projet en préparation, des tournois de théâtre d’improvisation qui permettent aux ligues de s’affronter sans se déplacer. Comme Gilles Jobin, la SAT a développé ses outils avant tout pour ouvrir les opportunités artistiques des créateurs : le gain écologique n’est arrivé qu’en second temps. Mais, comme le chorégraphe évoque l’écologie du corps, Claire Paillon souligne l’écologie sociale : dans un pays où les villes sont éloignées de plusieurs centaines voire milliers de kilomètres, la téléprésence permet de porter des projets partout sur le territoire et plus seulement dans les grands centres, défend la conseillère en développement stratégique. Ainsi, Rouyn-Noranda, ville d’un peu plus de 42 000 habitants à plus de 600 km de Montréal a “l’un des organismes artistiques les plus dynamiques” du réseau de téléprésence, se réjouit Claire Paillon.

Côté installation aussi, on réfléchit à redéfinir les modalités de transport. Depuis 2021 avec Adopte un glacier, l’artiste Barthélemy Antoine-Lœff propose d’héberger dans le salon de particuliers, un glacier sous perfusion. L’artiste le déplace entre chaque lieu grâce à un vélo, et n’hésite pas non plus à se rendre par ce même moyen de transport à la Mostra de Venise en 2024. Pour Guillaume Cousin, la stratégie est quelque peu différente. Cet artiste plasticien crée des œuvres monumentales qui font souvent plusieurs tonnes pour une dizaine de mètres cubes. Il développe en ce moment un modèle pour relocaliser les productions de ses œuvres à l’endroit où elles sont exposées. Son art le permet, explique-t-il : “Contrairement à l’art contemporain, dans l’art numérique, l’œuvre en soi n’a pas de valeur spéculative. La valeur marchande est liée à la prestation de service.” Il pourrait donc, en théorie, reproduire ses œuvres aux quatre coins du monde pour éviter de les transporter. Pour cela, il s’attache à utiliser des matériaux accessibles et faciles à sourcer comme le contreplaqué et s’appuie sur les révolutions technologiques de l’imprimante 3D et des robots d’usinage CNC. Ensuite, il s’agit de stocker la pièce localement et la faire tourner. Pour l’instant, Guillaume Cousin est au stade de la recherche. La plus grosse difficulté est d’obtenir les informations sur le sourcing de ses matériaux : si les plaques de contreplaqués ont fait quatre fois le tour du monde, l’intérêt de cette méthode d’éco-diffusion est moindre. Pour sa prochaine œuvre, L’éternel Retour, qu’il dévoile pour la première fois lors du festival ]interstice[, à Caen, une partie a été fabriquée sur le lieu d’exposition. Pour le reste, il a envoyé des planches à plat, dans le style “Ikea”, une méthode qui lui permet de recourir au courrier colis plutôt qu’au fret maritime ou routier.

Pour tous les artistes engagé·es dans cette direction d’éco-diffusion (Gilles Jobin préfère la qualification de “diffusion décarbonée”), à la sobriété écologique s’ajoute la frugalité économique. “Le show coûte 3500 euros pour une représentation, tout compris, détaille Gilles Jobin. Je voulais créer un spectacle qui soit simple à accueillir et bon marché pour les organisations : pas d’hôtel, pas de transports et défraiements, personne à aller chercher à l’aéroport.” Même approche du côté de Guillaume Cousin. “Ce n’est pas logique d’avoir 10 000 euros de transport alors qu’il y a 5 000 euros de cachets d’artiste.” Selon ses calculs, exposer sa pièce Le Silence des particules au Canada lui aurait coûté 15 000 euros de transport, la reconstruire 8000. “Sur une exposition c’est à peine rentable mais si vous faites tourner l’œuvre dans deux ou trois lieux de la région, ça vaut le coup !”
Mutualiser les moyens, c’est ce que fait également Jean-Roch Dumont Saint Priest, directeur-conservateur du musée d’art moderne de Céret. Afin de réduire l’empreinte carbone et le coût des transports, il se coordonne avec d’autres musées pour aller chercher des œuvres. Une harmonisation qui demande de bons réseaux. Jean-Roch Dumont Saint Priest cite entre autres Musées Occitanie, réseau qui regroupe plus de 250 professionnels du secteur. Le Musée de Céret collabore également avec La Malmaison, un centre d’art contemporain à Cannes sur l’édition de catalogues de musées. Les économies d’échelle leur permettent d’accéder à des matériaux de meilleure qualité, explique-t-il, avec des critères écologiques et de circuits courts.
Dans le monde des institutions et établissements d’art, l’éco-diffusion est un sujet majeur, assure le directeur-conservateur. Cette approche, davantage tournée vers la collaboration et la proximité, implique de “réinventer les discours, estime le directeur. Le public attend souvent des muséesdes grands noms, des œuvres prestigieuses qui viennent de loin. Nous, nous voulons défendre que les grandes émotions ne sont pas une fonction du coût carbone des œuvres.” L’année dernière, les musées de Céret et de Collioure ont co-organisé la course à vélo des artistes, une journée d’itinérance d’une quarantaine d’artistes entre les deux villes. “L’effet sur la fréquentation est minime mais cela montre la volonté et les efforts que nous voulons faire.” Surtout, estime le directeur, cette réflexion autour de l’éco-diffusion est encore en chantier. “On a tout intérêt à partager nos idées !”, lance-t-il. L’appel est passé.
Elsa Ferreira