Création (artistique en environnement) numérique : de quoi parle-t-on ?
Article publié le 18 février 2026
Temps de lecture : 8 minutes
Article publié le 18 février 2026
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À première lecture, le terme « création numérique » semble aussi désuet que galvaudé. Désuet car l’utilisation du numérique est désormais répandue dans les spectacles et les expositions. Comment alors réellement situer la création numérique ? Galvaudé de par sa large utilisation dans le champ des industries créatives et culturelles. Parle-t-il donc toujours d’art ? Petit débat sémantique sur fond historique.
Aujourd’hui, on entend souvent parler de « création numérique », aussi bien du côté des institutions comme le ministère de la Culture, le CNC, l’Institut français, que du côté des structures culturelles ou des artistes eux-mêmes. Pourtant on éprouve parfois des difficultés à saisir ce que recouvre ce terme. C’est d’ailleurs le premier constat de l’étude menée par la DRAC Bretagne, fin 2023 : « Le sujet est complexe car on aborde des notions d’hybridation des média, des pratiques et des espaces… Les esthétiques sont nombreuses tant l’évolution des technologies a provoqué des modifications profondes et permis à des formes nouvelles d’émerger ».Un terme flou, aux contours aussi larges qu’exiguës, qui provoque de nombreuses discussions entre professionnel·les, artistes et institutionnel·es et qui n’est pas sans rappeler cette (vieille) controverse sur la nature des arts numériques.
C’est par cette approche historique que Franck Bauchard, coordinateur des politiques numériques au sein de la Direction générale de la création artistique (DGCA) du ministère de la Culture, confronte le sujet : « Depuis les débuts de la création numérique, il y a des débats quant aux termes choisis ». S’il ne s’agit pas ici de faire un cours d’histoire de l’art, cette entrée permet de comprendre que les controverses ont souvent agité ce champ artistique. Dans les années 50-60, les premiers artistes du « computer art » sont des ingénieur·es ou scientifiques, à l’image de Lillian Schwartz & Kenneth Knowlton, et l’ordinateur est au cœur de la production des œuvres – parfois remises en question dans leur statut même d’œuvres. Avec l’avènement de l’ordinateur personnel, l’art digital se démocratise progressivement et des artistes s’emparent du medium pour créer des œuvres prenant de multiples formes (vidéo, musique, images…) consacrées par le DICRéAM (Dispositif pour la création multimédia) en 2001 (ndlr : disparu en 2022). Le débat alors est celui de savoir s’il faut nécessairement savoir programmer pour être un·e artiste de la création numérique. Plus récemment, la question s’inverse : à une époque où le numérique est partout, internet n’est-il plus tant un moyen de création qu’un sujet, une esthétique ? De par l’évolution rapide des technologies, la création numérique est en perpétuelle mouvement aussi bien dans ses techniques que dans son propos. Franck Bauchard, parle du « ‘péché originel’ des arts numériques qui ont initialement défini leur art par la technique. Il s’agit à présent de dépasser leur association à ce médium pour se saisir d’enjeux artistiques à travers les technologies ».

Justine Emard est régulièrement programmée dans les différents lieux et festivals de ce milieu. Pourtant, aucune trace des termes création numérique, création digitale ou arts numériques dans sa biographie. Elle s’y présente comme artiste, point. « Dans mon parcours et ma carrière, j’ai toujours été entre le milieu de l’art contemporain et celui des arts numériques, mais les étiquettes m’ont toujours dérangée », explique-t-elle. « Nous avons dépassé le temps où un·e artiste utilisait un seul médium », complète l’artiste qui mentionne associer à son travail la photographie, la vidéo ou encore la réalité virtuelle. Elle cherche ainsi à « questionner les médiums de notre temps », tout en faisant se croiser la création artistique, l’exploration des technologies et la neuroscience. Selon l’artiste, « le terme création numérique réduit alors qu’il y a [dans ses œuvres] une réelle physicalité, une incarnation physique du logiciel ou du code sous la forme d’installations, de sculptures…». Des débats qui traversent régulièrement le milieu des cultures numériques et des arts hybrides. En 2024 un nouveau terme s’institutionnalise en même temps que se constituent cinq pôles régionaux de création artistique en environnement numérique. Issu de discussions entre les professionnel·les du secteur, les DRAC (Directions régionales des affaires culturelles) et la DGCA, le terme environnement est accolé à numérique. « Les technologies sont des milieux dans lesquels nous habitons. La notion d’environnement suggère qu’elles ont des effets sur nous et nous transforment, dans une forme de relation » explique Franck Bauchard. Une nuance qui fait sens également pour Justine Emard de par l’ouverture qu’elle apporte. Elle préfère cependant parler d’écosystème qu’elle juge« plus dynamique » et mieux révéler le processus d’interaction à l’œuvre.
Tandis qu’une politique dédiée se met donc en place, une question persiste : quel critère permet-il de désigner qu’une œuvre relève du champ de la création numérique ? Où se situe donc la frontière entre une création artistique en environnement numérique et, par exemple, une pièce de théâtre utilisant de la vidéo ? « Le champ de la création artistique en environnement numérique est un champ à part mais aussi ouvert aux artistes qui veulent travailler à des processus complexes avec le numérique » répond Franck Bauchard. La différenciation se situe donc pour lui dans le processus de création, à l’instar de Chimères, programme de recherche et d’expérimentations mené entre 2018 et 2023 avec le soutien de la DGCA et ouvert à toutes les disciplines créatives, ayant pour objectif d’accompagner les écritures artistiques hybrides et les usages contemporains des technologies. La dimension réflexive de ces œuvres vient du fait même que « pour interroger les technologies il faut les explorer », avance le coordinateur des politiques numériques de la DGCA.
Pour Anne-Laure Belloc, directrice de la programmation arts et cultures numériques à Stereolux et représentante du pôle de création artistique en environnement numérique Pays de la Loire, la complexité du processus n’est pas un critère indispensable : « Il peut s’agir d’œuvres ayant pour sujet une réflexion autour des technologies ». C’est le cas, par exemple, d’Alice Bucknell, programmée au festival Scopitone en 2025 avec Align Properties, qui explore les relations entre spiritualité et big-data, l’œuvre prenant la forme d’une vidéo.

Et si le mot clé alors n’était pas tant environnement, qu’artistique ? Et si le débat était plutôt celui de la finalité de la création numérique ? Justine Emard évoque en effet une certaine « confusion » avec le champ des industries créatives et culturelles, dans lequel ce terme est souvent employé. Anne-Laure Belloc envisage quant à elle les contenus comme des « produits à forme appliquée de l’art ». Les formations en Création numérique confirment la polysémie de ce terme. « L’intitulé Création Numérique regroupe des pratiques pédagogiques et périmètres professionnels assez diversifiés. Son usage par le Ministère le distingue d’autres master en arts plastiques, ou en audiovisuel et jeux vidéo » explique Samuel Gantier, Maître de conférences en sciences de l’information et de la communication à l’Université Polytechnique Hauts-de-France, où il dirige le parcours Design graphique et d’interaction au sein du Master Création numérique. « La soutenance du projet de fin d’études en deuxième année de master vise à concevoir un prototype interactif dans le champ des industries culturelles et créatives » peut-on y lire. L’autre parcours y est celui du Design informationnel et journalisme transmédia. Ici en tous cas, si des artistes peuvent être accueilli·es, l’objet de la formation n’est pas de produire des objets artistiques.
Bien qu’aujourd’hui, le terme « création artistique en environnement numérique » semble faire consensus, Franck Bauchard ne manque pas de rappeler qu’il reste en perpétuelle évolution : « Toute définition est forcément instable et demande à être régulièrement interrogée par les parties prenantes, en concertation ». Suite au prochain épisode…
Julie Haméon